Printemps 1945 à Clermont-Ferrand

Le retour des prisonniers et travailleurs libérés par les Alliés

Par Jacques GANDEBEUF
La guerre n’est décidément jamais simple aux yeux des civils.
J’en avais eu la première intuition au printemps de 1945. C’était à Clermont-Ferrand, et l’on me pardonnera de le raconter.
La ville, depuis plusieurs semaines, attendait le retour de nombreux Auvergnats libérés par les Alliés. Les trains arrivaient d’Allemagne dans un incroyable désordre, sans prévenir, de jour comme de nuit. Les convois se multipliaient parfois dans une seule journée, alors qu’à d’autres moments, il fallait attendre une semaine sans rien voir venir. Des centaines de Clermontois s’agglutinaient, la gorge nouée, à la sortie de la gare et nul ne savait qui allait ressusciter. Nous les Scouts, nous joignions nos bâtons pour ménager une assez large allée dans la foule, afin de permettre aux rescapés de gagner lentement le premier autobus. Dès qu’il était plein, il partait vers les hôtels de Royat où l’attendait une nuée de secouristes en blouse blanche. Une voix, sortie du haut-parleur de la gare, annonçait à l’avance le nom du rescapé, à partir d’une liste de la Croix-rouge rédigée dans le train, sans doute à la hâte, et fournie aux cheminots : « Untel… prisonnier de guerre, Untel… déporté du travail, Untel… évadé, Untel… résistant emprisonné, Untel… déporté à Buchenwald, Untel… » Ils sortaient de la salle des pas-perdus, l’un après l’autre, en silence…
Les STO ne disaient trop rien. Ils savaient que dans l’esprit de certains Clermontois, il demeurait la vague idée qu’ils auraient pu gagner le maquis au lieu de partir travailler pour les Allemands. Comme si c’était facile ! Alors, ils montaient dans le car et disparaissaient. Les pauvres prisonniers des Stalag et des Oflag passaient, l’épaule basse, anxieux de découvrir les stigmates de leur absence au front ridé de leurs compagnes. Ils portaient leurs cinq années de barbelés comme un cilice amer sous la capote, et n’étaient que mollement honorés à l’applaudimètre. La foule ne réservait sa pure compassion qu’aux survivants de l’enfer concentrationnaire.Les « vrais déportés », comme on disait alors, sortaient souvent sur une civière, dans leur sinistre pyjama gris-bleu…Ils venaient de Dachau, de Dora, de Mauthausen ou de Buchenwald. Notez que nul ne parlait encore du martyre des Juifs dans les camps d’extermination de Pologne. Pour la bonne raison qu’il n’y en avait jamais dans ces premiers trains.A la vue de tous ces rescapés à la maigreur cireuse, le silence était troublé par des sanglots, tandis que des ondes de fureur zébraient la place. Les gens ne pouvaient deviner qu’au plus profond de leur regard absent, la conscience de ces malheureux avait définitivement remplacé l’esprit de vengeance par un désespoir sans retour à propos de la nature humaine.L’opinion auvergnate était trop marquée par l’infamie d’Oradour tout proche pour faire alors dans la nuance. Devant ces trains qui lui révélaient, d’un seul coup, toute la panoplie des malheurs, elle ne pouvait s’empêcher de distiller, au goutte-à-goutte, l’âpre liqueur du soupçon. Cette réaction compensatoire lui faisait oublier qu’elle aussi avait dû plier l’échine, devant l’occupant.
Mais lorsque nous vîmes sortir ensemble, et pour tout dire bras-dessus bras-dessous, Robert Marchadier, le patron des communistes du Puy-de-Dôme et Mgr Gabriel Piguet, l’évêque de Clermont-Ferrand, la ville en eût le souffle coupé. Ils revenaient de Dachau dans le même habit de tragédie.Les bourgeois de Clermont tirèrent difficilement un trait sur le souvenir de Robert-le-Rouge, qui leur faisait si peur lors des grèves si dures chez Michelin. Les ouvriers de Montferrand s’efforcèrent d’oublier la mollesse de l’évêque, longtemps considéré comme pétainiste.C’était bien la preuve que rien n’est jamais simple après les guerres, quand on voyait ces deux vieux ennemis réconciliés, lors d’un moment de grâce qui, certes, ne dura pas très longtemps. Mais leur photo fit le lendemain la Une dans tous les journaux.J’en étais là de ma révision déchirante lorsque la voix du haut-parleur annonça: « Mademoiselle Untel… travailleuse volontaire. » Un « Hou » lourdement viscéral jaillit aussitôt dans notre dos.

La masse électrisée se resserra vers la porte de la gare, poussée par le même instinct qu’on renifle aux arènes. Nous ne pouvions contenir le choc, avec mes copains, et notre allée déjà fort élastique se rétrécit à vue d’oeil, pas plus de 50 cm de large.

Je n’ai jamais su qui était cette malheureuse fille et veux bien admettre qu’elle n’incarnait pas la vertu patriotique. Ce que je sais, par contre, c’est que si elle avait pu imaginer ce qui l’attendait à Clermont, elle serait plutôt rentrée à pied vers l’Auvergne au lieu de monter dans ce train. Or justement, elle n’avait rien pressenti. J’en déduis qu’elle était, elle aussi, une innocente.

L’anonyme du haut-parleur qui l’avait mise au pilori était lui, un parfait salaud, comme les guerres en fabriquent à la pelle une fois qu’elles sont finies. Dès que la jeune femme apparut à la porte, poussée dans le dos par un autre courageux, des mains tentèrent de l’agripper tandis qu’elle gagnait péniblement l’autocar.

Je la vis marcher sur une trentaine de mètres, sous les crachats… Elle criait, elle pleurait, elle gémissait. On lui pinçait les bras, on lui tirait les cheveux… Devant moi, un petit bonhomme saisit au vol une boucle d’oreille et tira… repartant avec son butin ensanglanté. Le chauffeur sortit en courant pour la protéger, la poussa vers la portière du car et démarra en trombe. Derrière la vitre, je vis un déporté la consoler.
Et nous, les pauvres scouts, nous ne faisions pas le poids, trop innocents encore pour la défendre, trop ignorants pour tout comprendre, mais déjà vaguement écoeurés par notre jeune lâcheté.

Maintenant, imaginons qu’un « Malgré-nous » récupéré dans la pagaille à Berlin, se soit endormi par erreur dans le train des Auvergnats, pour se réveiller, trente heures plus tard, dans notre bonne gare de Clermont-Ferrand… La voix imbécile aurait certainement dépeint sa complexité mosellane avec délectation :

« Joseph Weber, Lorrain de Metz, incorporé dans l’armée allemande. »

Mais je ne suis pas sûr que notre « Malgré-nous » aurait pu gagner l’autobus sans être malmené.

(cf. La parole retrouvée)

En complément de cet article, voir ci-dessous un rapport de gendarmerie de Saône-et-Loire qui a trait au même sujet de la foule contre les femmes de retour d’Allemagne :

Collaboration économique et Occupation

Un article de Emmanuel de Chambost

Faire l’histoire des entreprises

J’ai mis le pied dans la recherche historique avec l’Histoire de la direction du PCF dans la clandestinité entre 1941 et 1944 c’était en quelque sorte une pépite non exploitée sur laquelle j’étais tombé par hasard et qui avait révélé et activé mon goût pour l’investigation historique. Avec des charges de famille et une activité professionnelle d’ingénieur impliquant beaucoup de temps de transport, je n’avais guère la disponibilité pour enchaîner les projets.

Bien m’en a pris finalement, ce temps de gestation d’une douzaine d’années – où je gardais quand même une pratique de l’histoire grâce à l’internet naissant – m’a permis de parfaire ma culture historique et je terminais en 2009 ma carrière professionnelle en écrivant l’histoire de l’entreprise dans laquelle j’avais travaillé pendant vingt ans. CAMECA, c’est son nom avait été une ancienne filiale de la CSF, une société que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais qui a donné naissance à Thomson-CSF devenu par simple changement de nom, Thales, en 2000, à l’époque où bien d’autres groupes effaçaient les traces de leurs origines françaises…

Lire la suite en PDF :

Collaboration économique E. de Chambost

Emmanuel de Chambost est notamment l’auteur de La Radioélectricité en France sous

l’Occupation, La Compagnie générale de télégraphie sans fil, enfance du groupe Thales,

L’Harmattan, 2012

Le site d’Emmanuel de Chambost :

http://siteedc.edechambost.net/CSF/Histoire_CSF_occupation.html

« La Rocque au poteau ! » II

Par Gilbert Beaubatie

Pour appuyer la démonstration de Jean-Marc (Berlière), je vous transmets ce court texte qu’Hélie de Saint Marc, déporté-résistant, m’avait fait parvenir. (Né en 1922, a participé au putsch des généraux en 1961, condamné à 10 ans de réclusion criminelle ; réhabilité dans ses droits en 1978, élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur le 28 novembre 2011.) Lire la suite

« La Rocque au poteau ! Le-fascisme-ne-passera-pas ! »

Un texte de Jean-Marc Berlière

Manifestation. Pancartes abandonnées par les manifestants. Paris, 6 février 1934.

Pancartes abandonnées par les manifestants. Paris, 6 février 1934. Source parisenimages.fr

Cette antienne reprise par des millions de manifestants après février 1934 et sous le Front populaire, notamment par des communistes qui inauguraient un rapide tour de piste tactique dans l’antifascisme après le désastre allemand qui avait permis l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933 et avant le pacte germano-soviétique d’août 1939, est encore fortement imprimée dans la mémoire collective et a resurgi dans la littérature suscitée par la commémoration du Front Populaire. Ce rabâchage démontre la persistance des idées reçues et des lectures partisanes et la lenteur avec laquelle les études historiques sérieuses sont reçues par le grand public…

Lire la suite :

 

PDF La Rocque au poteau-JM Berlière

 

Le drame des Alsaciens-Mosellans : documents

Pour compléter l’article de Charles Bohnert du 18 août, nous vous proposons ci-dessous une série de documents iconographiques qu’il nous a aimablement fournis.

NB : Cliquer sur les images pour consultation pleine page.

des interprétes qui vont connaitre les drames de l'épuration

Le Sonderführer en poste à Vierzon aux côtés de deux jeunes filles dont une est Alsacienne interprète. Elle sera condamnée à 20 ans de travaux forcés par contumace et à l’indignation nationale.

 

liste des interpretes sur Vierzon

Liste des interprètes à Vierzon

liste des victimes de faits de guerre

Liste des victimes des faits de guerre

Renseignements sur les fonctionnaires d’Alsace-Lorraine document PDF (cliquer sur l’hyperlien)

edmond shmitter - Copie

Edmond Schmitter

déliberation pour un alsacien

Délibération pour un Alsacien

clauser 1

Condamnation

 

 

Le drame des Alsaciens-Mosellans en France

alsace occupation allemande hugel

(crédit photo : Etienne Hugel)

Charles Bohnert, membre fondateur de l’association HSCO parle courageusement du déni de justice qui a frappé les Alsaciens-Mosellans réfugiés, notamment dans la région de Vierzon dans le Cher. Un peu à la façon des animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine.

Il est utile de rappeler qu’en septembre-octobre 1939, environ 120 000 Alsaciens-Lorrains, habitant près de la frontière allemande devenue zone des combats, seront transférés dans le Centre et le Sud-Ouest de notre pays.

Les différences culturelles, l’accent germanique ne facilitent pas l’intégration temporaire.

Les occupants vont avoir un besoin important et urgent d’interprètes. Ils vont donc engager massivement des Alsaciens-Lorrains naturellement bilingues.

A la Libération s’ouvrit une période de suspicion généralisée et administrative à l’encontre de nos compatriotes venus de l’Est, qualifiés souvent de boches.

Michel Martineau

Le drame des Alsaciens-Mosellans en France par Charles Bohnert

Durant les quatre années d’occupation, des réfugiés Alsaciens-Mosellans auront des activités liées à leurs emplois dans les départements annexés. Ex : dans l’enseignement, dans la gendarmerie, dans la police, dans les administrations de l’état. Pour toutes ces personnes à la Libération, une enquête des services de police sera demandée afin de leur permettre de retourner chez eux. Malheureusement dans certains cas, les agents chargés des enquêtes n’agissaient pas au mieux des intérêts des demandeurs. Des mises en détention administratives seront souvent la solution de facilité, ce qui va entraîner pour certains réfugiés, l’impossibilité de retrouver leur ancien travail au sein des administrations.

En 1944 et 1945, la chasse aux collaborateurs ou supposés sera un des buts principaux de certains (résistants). Chaque région, chaque ville a eu des interprètes. Si certains ont effectivement intégré les forces d’occupations dans divers services, beaucoup ne seront que des employés au titre d’interprète auprès des autorités Françaises et Allemandes. Malheureusement le regard qui sera porté sur eux par une partie de la population ne fera que provoquer une forme de haine vis-à-vis d’eux. Pour ces hommes et ces femmes, même en prouvant qu’ils avaient simplement fait un travail en toute honnêteté , les conséquences pour beaucoup seront des plus dramatiques. Plus de 72 ans après, pour beaucoup de personnes ces Alsaciens ou Mosellans restent des boches.

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Le drame des Alsaciens-Mosellans par C. Bohnert

DSCN4971 - Copie

Charles Bohnert, membre fondateur de l’association HSCO