Le double visage d’un « Juste »

Par Gérard SOUFFLET.

L’article Ils ont sauvé des Juifs, tiré de la Revue des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze (tome 114, 2015) et publié par Gilbert Beaubatie me fait réagir.

Il se trouve que j’ai étudié en détail la biographie d’une famille juive réfugiée à Vibraye, la famille Pawlowski / Jozefowicz, dont les survivants ne partagent pas du tout l’opinion élogieuse que l’article rapporte sur le comportement du maire de Vibraye, Aristide Gasnier, voyant en lui la personne qui livra aux gendarmes français la petite Jacqueline Pawlowska (9 ans) qui avait d’abord échappé aux Allemands venus arrêter la famille, le 9 octobre 1942.

Remise aux Allemands, la petite fille fut déportée vers Auschwitz avec sa maman par le Convoi 42, et assassinée dès l’arrivée, le 11 novembre 1942.

La raison de mon intérêt se trouvait être la personne de Hersz Henri Pawlowski, né à Kalisz en 1923, le frère ainé de Jacqueline, qui échappa au piège de Vibraye puis s’engagea dans la résistance FTP-MOI et fut assassiné par les Allemands à Chalon-sur-Saône, le 13 novembre 1943.  Lire la suite sur pdf   2017-07-08 Gasnier – réponse HSCO b

 

a - Jours heureux à Vibraye

A consulter :

Biographie Pawlowski, sur le site respol71.com, à la page :

http://www.respol71.com/henri-pawlowski-ephemere-chef-militaire-ftp-moi

Site de Yves Moreau  https://lesdeportesdesarthe.wordpress.com/author/lesdeportesdesarthe/

 

Ils ont sauvé des Juifs

Par Gilbert BEAUBATIE

PHOTO GENDARME BARDIN POUR TEXTE G. BEAUBATIE image002(2)

 

« A Monsieur le Préfet de la Libération au Mans

 Les soussignés Israélites parisiens en résidence à Vibraye (Sarthe) sauvés des griffes de la Gestapo ont l’honneur de vous faire connaître que quoique nous ayons été considérés comme des malfaiteurs par le Gouvernement de Vichy, des gens courageux et humains, se sont dévoués pour nous. Nous citerons Mr Gasnier, maire de Vibraye et ses secrétaires MM Ribault et Guillodeau qui ont continué, à leurs risques et périls, de nous donner les tickets d’alimentation nécessaires à notre existence.

 Ils ont aidé à sauver certains d’entre nous d’une mort probable, en falsifiant des papiers d’identité où la mention Juif entre autre était supprimée – que M. Bouguereau, adjoint et conseiller général et M. Henry, conseiller municipal nous ont eux aussi aidés en toutes circonstances.

 D’autre part la gendarmerie de Vibraye qui sachant où nous nous trouvions cachés n’a rien fait pour nous arrêter ou nous faire arrêter : le brigadier ancien M. Lehec, emprisonné depuis par les Allemands, M. Airanet gendarme actuellement à la brigade de Château du Loir, le brigadier présent M. Yvenou et ses gendarmes MM Bardin, Dixmier et Allain. Qu’au contraire ils se sont employés à nous assurer le plus de tranquillité  possible.

 Ainsi Monsieur le Préfet nous tenions à vous citer les braves gens qui au risque de leur vie peut-être ont aidé à vivre,  Lire la suite => Ils ont sauvé des Juifs Article de G. BEAUBATIE

 

Article publié dans la Revue des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze, tome 114, 2015, pp. 267-270.

 

Vichy et les Juifs… au(x) risque(s) de l’Histoire ?

 

MEMORIAL DE L'HOLOCAUSTE BERLIN 1993. Crédit photo R. Lévy

Mémorial de l’Holocauste, Berlin 1993. Crédit photo : R. Lévy

 

Par Jean-Marc BERLIERE

 

« By giving up a part, most of the whole was saved »

[L’abandon d’une partie d’entre eux a permis de sauver le plus grand nombre]

Raul Hilberg,  The Destruction of the European Jews, Chicago, Quadrangle, 1961.

 

Le débat passionnel qui agite le monde politico-médiatique depuis la publication par un polémiste d’un livre aux thèses contestées[1] dans lequel il fait grand usage de l’histoire et reprend — en 9 pages et sans déformation — les conclusions d’un historien israélien (Alain Michel, Vichy et la shoah, le paradoxe français, 2012[2]), s’il reflète les enjeux idéologiques et politiques du moment – déclin français, identité et roman national, xénophobie, montée du Front national … — démontre surtout un naufrage de l’histoire scientifique et un curieux penchant téléologique  : il est toujours plus facile de commenter les faits et de dire ce qu’il fallait faire quand on connaît la fin… Lire la suite sur pdf Vichy et les Juifs CSI

Article paru dans Les Cahiers de la Sécurité Intérieure et de la Justice (n° 32, 2e trimestre 2015, pp. 104-111)

Lire aussi https://hscofrance.wordpress.com/2017/05/10/sans-la-police-parisienne-la-rafle-du-vel-dhiv-ne-pouvait-etre-organisee/

[1]Eric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014.
[2] Une nouvelle édition, revue, précisée et augmentée, est sortie en 2015 (Elkana Editions). Un autre historien israélien, Asher Cohen avait avancé 20 ans auparavant dans un livre — Persécutions et sauvetages. Juifs et Français sous l’Occupation et sous Vichy, Paris, Cerf, 1993 — peu commenté à l’époque, des thèses et remarques comparables. Le « paradoxe français » s’agissant de la shoah a été mis en lumière au début des années 1990 par l’historien belge Maxime Steinberg (« Le paradoxe français dans la Solution finale à l’Ouest », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Année 1993, Volume 48/Numéro 3, pp. 583-594).

Documentaire « Policiers sous l’Occupation – Des policiers témoignent »

 

Le documentaire « Policiers sous l’Occupation – Des policiers témoignent », réalisé par Arnaud GOBIN, et dont Jean-Marc BERLIERE est l’auteur, a été édité en DVD.

 

DVD POLICIERS SOUS L'OCCUPATION

Synopsis

La police française sous le régime de Vichy, peut se repentir de nombreux actes et se glorifier de certains autres. Elle était à l’oeuvre dans les grandes rafles de Marseille et du Vel d’hiv, mais aussi, jour après jour, dans la recherche et l’incarcération de familles juives. Bousquet et Darnand, créateurs de la milice anti-résistants ont été des responsables majeurs de la police durant l’occupation. Mais dans ce DVD, ce sont des fonctionnaires, souvent modestes qui témoignent, certains avec un peu de honte et pour les autres avec fierté, de ce que fut leur rôle de 1941 à 1944. Des familles entières leur doivent la vie, malgré l’horrible vague de dénonciations.

 

Le DVD est disponible

Sur Amazon ( !) par le lien suivant :

https://www.amazon.fr/police-sous-loccupation-Arnaud-Gobin/dp/B01N7KTFDK/ref=sr_1_1?s=dvd&ie=UTF8&qid=1494396151&sr=1-1&keywords=police+gobin

Sur la Fnac (plus cher !)

http://video.fnac.com/a10295828/Policiers-sous-l-occupation-DVD-DVD-Zone-2

On peut aussi le télécharger en streaming les 4 épisodes (2,99 l’épisode) : exemples

https://www.imineo.com/documentaires/histoire/france/policiers-sous-occupation-episode-03-repression-raciale-video-26979.htm

 

https://www.imineo.com/documentaires/histoire/france/policiers-sous-occupation-episode-04-resistance-epuration-video-26980.htm

 

Sans la police parisienne la rafle du Vel d’Hiv ne pouvait être organisée

La question de la responsabilité est bien entendu complexe

ALAIN MICHEL EN CONFERENCE

Alain MICHEL en conférence / Photo Par Thiranos — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18864724

Par Alain MICHEL, Historien, rabbin

D’une manière très étrange, la rafle du Vel d’Hiv est entrée dans la mémoire collective française comme le symbole par excellence de la culpabilité du gouvernement de Vichy et de sa participation à l’application de la Solution finale. Peu importe la réalité, complexe, de cette période de l’histoire : c’est un véritable culte aux morts qui est rendu, une fixation de la mémoire, un objet politico-historique auquel, depuis sa « canonisation » officielle par Jacques Chirac en 1995, il est absolument interdit de toucher. Il s’agit là d’une instrumentalisation de l’histoire qui, même si elle se met en place avec les meilleures intentions du monde, n’en reste pas moins opposée à une saine conception de l’élaboration du passé. Or l’histoire, quand elle ne se fait pas négation de la réalité, doit rester libre, indépendante de telles circonstances temporelles qui ont amené à fixer une certaine interprétation de l’événement ; indépendante surtout du monde politique dont les intérêts sont loin d’être des intérêts de recherche de vérité, ou même d’hommage sincère aux victimes.

Est-ce à dire que Marine Le Pen aurait raison lorsqu’elle déclare que « la France n’est pas responsable du Vel d’Hiv » ? Rien n’est moins sûr, car tout dépend du contenu que l’on donne aux mots « France » et « responsable ». Certes, il serait ridicule d’accuser la France de 2017 d’être responsable d’un événement tragique qui s’est déroulé il y a 75 ans, mais la France en tant qu’entité historique, en tant que continuum de l’histoire, a une responsabilité de transmission de son histoire sous tous ses aspects, positifs comme négatifs. De Gaulle avait tort : la vraie France, la France Eternelle, n’existe qu’à condition qu’elle assume son passé dans son intégralité, avec les questions et les remises en cause que les historiens doivent apporter pour continuer à façonner l’image de ce passé global.

La question de la responsabilité est bien entendu, plus complexe. Si par « responsable » on entend « initiateur, programmateur, organisateur », alors non, la Rafle du Vel d’Hiv ne s’est pas déroulée sous responsabilité française. Les Allemands ont décidé la rafle avant, ont programmé son organisation, et ont pris les décisions après, celles qui ont amené à la déportation et à l’assassinat de 13.000 Juifs, hommes, femmes et enfants, pour la plupart étrangers. Par contre si être responsable, ce que je crois, c’est accomplir, même sur ordre, les actes qui ont permis ces arrestations et leurs conséquences, alors, oui, la police de Vichy et le gouvernement ont une part de la responsabilité, même si elle n’est pas la principale. Sans la police parisienne la rafle ne pouvait être organisée, mais sans la volonté et les décisions allemandes la police française n’aurait jamais commis ces arrestations.

Est-ce à dire que la France de Vichy n’a qu’une responsabilité limitée? Oui si on se focalise sur ce qui se passe à Paris en juillet 1942, non si on élargit notre champ de vision en considérant les arrestations et les déportations d’août 1942 en zone libre, où là l’initiative comme la réalisation sont françaises, même si elle se déroule en liaison avec les Allemands. Or, pour paraphraser le début de ce texte, de manière très étrange la rafle de zone Sud a disparu de la mémoire collective française, alors qu’elle est la réalité par excellence de la culpabilité du gouvernement de Vichy et de sa participation à l’application de la solution finale. Comme quoi, dans la mémoire collective également, un train peut en cacher un autre.

Dernier ouvrage : Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français, deuxième édition, Elkana 2015.

Article paru dans :

http://www.huffingtonpost.fr/alain-michel/responsabilite-vel-dhiv-vichy_a_22033834/

ALAIN MICHEL LIVRE VIENT DE PARAITRE

Info médias/Limore Yagil  » Le sauvetage des juifs dans la région d’Angers 1940-1944 « 

Extrait de la revue Catholica automne 2015 à propos de l’ouvrage de Limore Yagil « Le sauvetage des juifs dans la région d’Angers 1940-1944 » Geste ed. 2014

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(source : education.francetv.fr)

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sauvetage des juifs 1940 1944 Limore Yagil

 

Geste éditions

Des historiens contre l’Histoire ?

Des historiens contre l’Histoire ?

Par Alain Michel

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(Crédit photo : Sabrina Belkhiter/Salon du livre d’Histoire 2015)

Il existe des domaines de l’Histoire dans lesquels les affirmations des historiens deviennent tellement consensuelles qu’il semble impossible de prendre leur contre-pied, d’apporter une vision différente ou de tenter de susciter un débat. La communauté historienne a tranché, et il n’y a plus place pour une éventuelle remise en cause de certaines de ces affirmations même si elles peuvent être infondées. De plus, comme dans l’histoire du « téléphone arabe », l’erreur ou l’imprécision de départ a tendance à acquérir sa propre autonomie et à se déformer encore plus, s’éloignant encore de la vérité objective. La seconde guerre mondiale, s’en doute du fait de ses aspects idéologiques et moraux, est un terreau fort productif pour ce type d’affirmations non contrôlées, particulièrement en ce qui concerne l’occupation en France et le rôle du gouvernement de Vichy. Travaillant depuis plusieurs années sur la question de la Shoah en France, et notamment du rôle de Vichy dans la déportation et l’assassinat de près de 80.000 Juifs qui habitaient en France à cette période, je passe une partie de mon temps à relever les erreurs ou les exagérations de nombre d’historiens sur telle ou telle question. Se pose alors un problème de conscience : faut-il « dénoncer » publiquement ces erreurs, c’est-à-dire non seulement rétablir les faits dans mes propres travaux, mais également citer les inconséquences de certains de mes collègues historiens? Il y a quelque chose de désagréable dans le fait de mettre ainsi au pilori des historiens qui produisent également, par ailleurs, des travaux intéressants et importants. Mais d’un autre côté, le fait que ces historiens soient connus, honorés, voire parfois encensés, renforce encore plus les déformations dont nous avons parlé. Leur autorité reconnue a, en quelque sorte, valeur de preuve. Il est donc peut-être encore plus nécessaire, et presque d’utilité publique, de souligner les erreurs graves qui se glissent, ici ou là chez ces historiens reconnus, concernant des faits historiques (il est bien évident qu’il ne s’agit pas de « dénoncer » les interprétations de ces mêmes faits, l’interprétation étant par essence non-objective).

Je désire prendre ici un exemple précis pour illustrer ce phénomène, celui de la loi du 22 juillet 1940 relative à la révision des naturalisations; mon choix d’exemple est motivé par deux raisons. D’une part du fait de l’utilisation déformée de cet événement précis, qui est devenue courante chez nombre d’historiens. D’autre part car l’historienne Claire Zalc a réalisé un travail extrêmement minutieux et complet autour de cette loi et de son application pour la HDR qu’elle a soutenu en décembre 2015, et dont j’ai pu consulter un exemplaire. Ce travail devrait être publié dans les mois qui viennent et il faut espérer que cette mise au point scientifique remettra les pendules à l’heure, encore qu’en matière d’idées reçues, il ne faut jurer de rien.

Quelques mots, tout d’abord, sur cette loi du 22 juillet. Elle comprend 3 articles[1] :

Art. 1er. Il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 aout 1927 sur la nationalité.

Art. 2. Il est institué à cet effet une commission dont la composition et le mode de fonctionnement seront fixés par arrêté du garde des sceaux, ministre secrétaire d’Etat à la justice.

Art. 3. Le retrait de la nationalité française sera, s’il a lieu, prononcé par décret pris sur le rapport du garde des sceaux, ministre d’Etat à la justice, et après avis de cette commission.

Ce décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la qualité de Français.

Cette mesure pourra être étendue à la femme et aux enfants de l’intéressé.

On le voit, ce texte de loi est xénophobe, mais il n’est pas lié directement à l’antisémitisme. Parmi les étrangers ayant acquis la nationalité française à la période concernée, il y a bien sûr des Juifs, mais cette loi ne les vise pas de manière particulière, et aucun texte d’accompagnement ou déclaration de presse contemporains de la publication de la loi ne fait la moindre allusion aux Juifs. Certains diront peut-être que l’association des mots « étranger » et « juif » est courante dans les années trente, mais on est déjà dans une interprétation qui ne se rattache à aucun fait, du moins au moment de la promulgation de la loi. C’est au bilan que l’on constate que l’application de cette loi a été nettement plus sévère pour les Juifs naturalisés que pour les non-juifs. Claire Zalc note ainsi que dès septembre, les instructions données à la commission réclament un examen tout particulier des dossiers des Juifs étrangers naturalisés. Mais, bien entendu, l’application antisémite d’une loi ne transforme pas celle-ci en une loi antisémite. La loi de 1955 sur l’Etat d’urgence a été adoptée dans le contexte des « événements » d’Algérie. Son application en 2015 suite aux attentats du 13 novembre ne transforme pas les députés de la quatrième république en pourfendeurs du Djihadisme.

Pendant longtemps, ceux qui se sont penchés sur la Shoah en France n’incluent pas cette loi dans leurs préoccupations. Raul Hilberg dans sa description de la situation française ne l’aborde pas, et lorsque le CDJC (aujourd’hui Mémorial de la Shoah) associé à l’Association de Serge Klarsfeld, la FFDJF[2], publie « Les Juifs sous l’occupation : recueil des textes officiels français et allemands, 1940/1944 » en 1982, la loi du 22/7/40 n’y apparaît pas, puisqu’il ne s’agit pas d’un texte légal concernant de manière particulière les Juifs sous l’occupation. Il semble que Marrus et Paxton, l’année précédente dans leur livre « Vichy et les Juifs« [3], soient les premiers à associer, prudemment, la loi du 22 juillet 1940 au récit de l’antisémitisme vichyssois. Il faut remarquer cependant que dans la nouvelle version du livre, parue en 2015, ces auteurs renforcent leur prudence en parlant « d’autres lois, antérieures au statut, [qui] semblent plus xénophobes qu’antisémites« .

Cette prudence va s’effacer de plus en plus chez d’autres auteurs. En 1993, dans son « Calendrier de la persécution des Juifs en France« , Serge Klarsfeld mentionne à la date du 22 juillet 1940 le décret-loi de Vichy mais termine sa notice par cette phrase « Au total plus de 7000 Juifs seront officiellement dénaturalisés, ce qui facilitera souvent leur déportation ultérieure« . Non seulement le constat de la « facilité de la déportation » est totalement gratuit, puisque qu’aucune étude n’a établi une éventuelle corrélation ou non entre dénaturalisation et déportation, mais de plus, en ne mentionnant que les Juifs et en « oubliant » les plus de huit mille non-juifs dénaturalisés, il laisse entendre que cette loi ne concerne que les premiers[4].

La même année, François et Renée Bédarida[5], s’ils n’omettent pas eux de rappeler les non-juifs, introduisent la Loi en question par une phrase sans ambigüité : « A Vichy, dès les premiers pas du nouveau régime, à la croisée de l’antisémitisme doctrinaire et de l’antisémitisme vulgaire, on s’active contre ceux que Maurras appelle les « étrangers de l’intérieur ». » La mesure xénophobe est donc devenue franchement antisémite.

Tout le monde ne tombe pas dans ce piège, il faut le préciser, que ce soit Renée Poznanski, André Kaspi ou Asher Cohen dans leurs ouvrages sur la Shoah en France qui paraissent dans les années 1990. En fait, c’est surtout dans les ouvrages généraux sur la période de Vichy qu’erreurs et imprécisions foisonnent. J’en prendrai deux exemples. En 2007, Henry Rousso fait paraître un Que Sais-je sur « Le régime de Vichy« . Il y écrit carrément : « La première mesure de Vichy contre les juifs date du 22 juillet 1940, moins de deux semaines après l’instauration du nouveau régime. Elle concerne la révision des naturalisations« [6]. On ne peut être plus clair dans la déformation des faits et cela pose question quant à la méthode de travail de cet important historien. Plus récemment, Marc Ferro, dans son livre Pétain, les leçons de l’Histoire, parlant des premières mesures prises contre les étrangers, écrit lui que « le 22 juillet 1940, sans aucune demande préalable des Allemands, le ministre de l’intérieur Raphaël Alibert retire leur nationalité à 15 154 étrangers, sur environ 500 000 naturalisés depuis 1927. Parmi eux se trouvent 40 % de Juifs« . Raphaël Alibert, qui est d’ailleurs garde des sceaux et non pas ministre de l’intérieur, aurait donc en un jour dénaturalisé toutes ces personnes, ce qui est bien sûr faux et supprime toute la profondeur chronologique de l’application de la loi concernée. De plus, on se demande en quoi les Allemands auraient dû intervenir dans une mesure qui concerne la reconstruction de la France vue par Vichy en été 1940.

Quel est l’enjeu derrière ces affirmations inexactes? Depuis plus de trente ans, la Shoah en France est devenu l’événement central de l’historiographie de Vichy, le paradigme incontournable de l’histoire de cette époque. Pour certains auteurs, il est donc important de montrer que dès ses premiers pas, le régime de Vichy a placé l’antisémitisme et la persécution des Juifs au centre de ses préoccupations principales. Or il se trouve qu’à part la suppression du décret Marchandeau[7], le 16 août 1940, il n’existe aucune mesure spécifique de Vichy contre les Juifs jusqu’au statut des Juifs, début octobre 1940. Au lieu de se poser la bonne question historique, qui a mon avis devrait être « comment expliquer ce tournant brusque de l’adoption du statut en octobre 1940 alors que rien ne l’annonçait vraiment? », il est plus facile apparemment pour certains historiens de transformer une mesure xénophobe en mesure antisémite, « démontrant » ainsi que l’antisémitisme est le péché originel du régime de Vichy. Nous sommes ainsi en présence d’une Histoire idéologique et téléologique, qui mérite d’être dénoncée car elle constitue finalement une nuisance pour l’Histoire scientifique à vocation d’objectivité, même si cette dernière est difficile à atteindre.

 

 

[1] In Dominique Rémy, Les lois de Vichy, éditions Romillat, 1992, pp. 55-56.

[2] Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France.

[3] Calmann-Lévy, 1981, p.17-18.

[4] Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France et The Beate Klarsfeld Foundation, juillet 1993, p. 18.

[5] In s.d. Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, La France des années noires« , tome 2, Seuil, 1993, réédition 2000, p. 150.

[6] Puf, 2007, p. 80.

[7] Qui en avril 1939 restreint la liberté de la presse en prévoyant des poursuites « lorsque la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura eu pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants »