Arsène Tchakarian et l’Affiche Rouge – la Légende et l’Histoire

Par Michel MARTINEAU

AFFICHES POLITIQUES

Il y a des gens dont on dit qu’ils sont « une légende vivante ». C’est probablement le cas d’Arsène Tchakarian. Mais la légende est une chose, et l’histoire en est une autre.

Le 21 mars 2017, Michel Martineau, membre d’HSCO et auteur de Les inconnus de l’Affiche Rouge, a assisté à la projection, à la Salle Paul Eluard de STAINS (93), du documentaire de Michel Violet intitulé « Arsène Tchakarian : mémoire de l’Affiche Rouge ».

Arsène Tchakarian, aujourd’hui centenaire et témoin incontournable, est le dernier survivant du groupe Manouchian, commando des FTP-MOI bien connu par la fameuse affiche de propagande nazie dite  « L’Affiche Rouge », et dont les membres ont été arrêtés et fusillés au Mont Valérien (Hauts-de-Seine) le 21 février 1944.

Michel Martineau n’était pas tout-à-fait un simple spectateur : le réalisateur l’avait invité à dire quelques mots, au cours du débat, sur son livre Les inconnus de l’Affiche Rouge, Editions Libre Label, 2014 (1).

Après cette soirée, Michel Martineau, qui restait perplexe quant aux chances de la légende de laisser place de sitôt à l’histoire véritable, a rédigé un compte-rendu de la projection de ce documentaire et des réflexions qu’il lui a inspirées. Il a adressé ce compte-rendu au réalisateur, Michel Violet, qui lui a répondu. Avec l’accord de celui-ci, nous reproduisons sa réponse. (Voir compte-rendu et réponse du réalisateur sur PDF ici ARSENE TCHAKARIAN ET L’AFFICHE ROUGE – LA LEGENDE ET L’HISTOIRE

(1) La photo du cadavre du Commissaire Martineau, ainsi que de celui du Commissaire Gautier, figurent sur l’Affiche Rouge, bien qu’ils n’aient pas été assassinés par les FTP-MOI, mais par les FTPF, sur ordre du Parti Communiste.


FRANCE INTER « Autant en emporte l’Histoire »

L’émission du 10 septembre 2017 intitulée : « Mathilde, résistante et traître au parti »

peut être réécoutée en cliquant sur ce lien   https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-10-septembre-2017

Une fiction de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, d’après leur livre Liquider les traîtres – La face cachée du PCF 1941-1943, aux Editions Robert Laffont.

« … un corps de femme, abattue d’une balle, retrouvé en pleine forêt de Rambouillet, sans aucun signe permettant de l’identifierC’était en octobre 1942. Il faudra attendre plus de 60 ans pour que deux historiens obstinés redonnent à cette femme son nom. Et fassent le lien avec une autre énigme : celle de la disparition en 1942 d’une jeune résistante communiste, Mathilde Dardant, fidèle agent de liaison de Jacques Duclos et Benoît Frachon, deux figures du Parti communiste clandestin sous l’Occupation. Pour sa famille, Mathilde ne pouvait être tombée que sous les balles des nazis. »

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HÉROS OU SACRIFIÉS ? Les fusillés du Kremlin-Bicêtre

Par Gérard SOUFFLET

Sept jeunes résistants de la banlieue parisienne  fusillés par les Allemands au Mont-Valérien, le 5 avril 1944

Le destin de Léonard Brugniaud et de ses camarades

PHOTO POUR ARTICLE DE G SOUFFLET Face BRUGNIAUD

 

Sept jeunes garçons de la banlieue-sud, dont quatre du Kremlin-Bicêtre, membres d’un groupe FTP démantelé par la police française, ont été exécutés par les allemands, le 5 avril 1944. Ils tombèrent en trois groupes, espacés de 8 minutes.

Au delà de l’histoire édifiante qui en fut faite, l’analyse détaillée de la chute du groupe, à partir d’un dossier conservé aux archives de la préfecture de police, pose des questions inattendues et singulières sur leur engagement dans la lutte armée au sein de la résistance communiste, à l’automne 1943.

Le cas de Léonard Brugniaud, 21 ans, a servi de fil conducteur à cette enquête.

Lire la suite en PDF :   Article HSCO Brugniaud – juin 2017

La guerre du Gardien de la paix Allard/Jean Alliot

Un article par Luc Rudolph

Le 5 février 1943, le gardien de la paix de la Préfecture de Police Jean-Baptiste Allard Indou se trouve à Carantec avec trois autres agents, dont son collègue Albert Billard, tous membres de L’Alliance, pour être transférés vers l’Angleterre. Ils embarquent sur l’Yvonne et rejoignent la Grande-Bretagne à Salcombe le 7 février, non sans avoir essuyé une forte tempête. Ils séjournent à Patriotic School pour le traditionnel criblage de sécurité jusqu’au 8 mars. L’aventure d’Allard commence alors vraiment. Né en 1904 à Avessac (Loire-Inférieure), il est entré à la Préfecture de Police comme gardien de la paix en mars 1928 : il y deviendra opérateur radio. Allard rejoint la Résistance, qu’il sert à plein temps, comme agent P2 dès mai 1942 : il est révoqué de ses fonctions le 22 février 1943. Arrivé en Angleterre, le voici membre des FFL, devenu  Jean Alliot…

Lire la suite en PDF : La guerre du Gardien Allard

Luc Rudolph est l’auteur de Policiers Rebelles et Policiers contre policiers, ed. SPE

Les faux traîtres

faux traîtres Poitiers

(Source : photomontage affiche 1943 delcampe.net/carte ancienne Blondel la Rougery)

Les faux traîtres par Luc Rudolph, membre actif de l’HSCO

Le 17 juillet 1944, l’inspecteur de police résistant Antoine Cantin est fusillé à Millac ou à Le Vigeant (Vienne), avec son adjointe et peut-être maîtresse –résistante aussi, la surveillante de police Fernande Gaillard, sur décision d’une cour martiale du maquis présidée par le capitaine Maurice Blondel.

L’inspecteur des Renseignements Généraux Antoine Cantin Le Saint, 91, est né à Phalsbourg (Moselle) en mai 1919. Quand la Moselle devient allemande, Cantin n’hésite pas : il s’évade vers la zone libre et devient dans un premier temps employé du Cadastre en Dordogne. Il y sera un des fondateurs de la Légion des Alsaciens-Lorrains, une structure violemment antiallemande et anti-collaborationniste. Il sera aussi un des premiers agents locaux des MUR (Mouvements Unis de Résistance) après avoir œuvré pour Libération-Sud. Recruté dans la police en 1943, d’abord en Dordogne, il avertit des habitants de Jaunay-Clan et de Chasseneuil visés par des sympathisants de la collaboration. Puis il se trouve nommé aux Renseignements Généraux à Poitiers. Là, son collègue Jean Henri Guibert1 Kiki le recrute rapidement au sein d’un petit groupe, Espérance, créé par le capitaine Olivet, La Chouette, dont l’objectif est de fournir des informations à toutes les structures locales de la Résistance. Les deux policiers en seront les chefs. Une employée des RG locaux, Suzanne Brunelière et un autre inspecteur de police, Albert Léon font aussi partie des informateurs. Ils seront immatriculés au réseau Eleuthère, sous-réseau Acajou. Grâce surtout à Guibert et à Cantin, le groupe obtient de nombreux renseignements sur les opérations programmées contre les maquis locaux. Ainsi, à la ferme d’Ys, le maquis Gilles dénoncé par un traître, est sauvé : l’encerclement effectué le lendemain par les Allemands se referme sur le vide. L’activité résistante de Cantin consiste d’ailleurs aussi à infiltrer les structures de la Collaboration et à démasquer leurs membres et les agents des Occupants2, telle une femme de l’Isle-Jourdain, qui, jusque là, avait dupé tout le monde. Ils fournissent aussi des faux-papiers et orientent les volontaires vers les maquis. En juin 1944, les deux policiers sont nommés au service de renseignements à l’état-major départemental des FFI. Contraints de pratiquer le double-jeu, ils sont chargés par l’intendant de police Lemoine de repérer les maquis. Ils le font, en l’informant toujours trop tard, assistés par la surveillante de police Fernande Gaillard, qui accepte de ne pas communiquer d’informations qui ne seraient pas passées par les deux inspecteurs. Elle ira jusqu’à rédiger des faux-rapports, pour calmer l’impatience de Lemoine. Du coup, Allemands et miliciens arrivent toujours avec un fatal temps de retard…

Le 10 juin, Guibert et Cantin se rendent en moto dans les Deux-Sèvres, à Montalembert, pour prévenir le maquis de la Butte-Rouge d’une action de la Milice le soir-même : elle vint en fait le lendemain, mais trouva les lieux désertés. D’autres résistants sont alors sauvés par l’avis de trahison que donnent les policiers au sujet d’un nommé Pierron et plus tard sur une dame Bergon. Les deux policiers sauvent aussi par des avis donnés à temps les maquis implantés dans le secteur Adriers-Plaisance, sillonné le lendemain par les troupes allemandes. A la mi-juillet 1944, l’intendant de police envoie les deux hommes dans le secteur de L’Isle-Jourdain : ils commencent par se présenter au chef FFI local –rattaché à l’Armée Secrète de la Vienne-, le capitaine Blondel, Michel, qui les reçoit mal, les renvoie vers son supérieur, le capitaine Chêne, et les invite à ne plus reparaître. Mieux reçu par Bernard, Chêne, celui-ci se met d’accord avec les policiers pour qu’ils lui rendent régulièrement compte. Ils lui soumettent dès lors systématiquement au préalable, pour éviter tout faux-pas, les rapports adressés à Lemoine. Guibert et Cantin se séparent : seul le second revient sur les terres où il est proscrit. Son retour coïncide avec une opération des occupants qui arrêtent deux gendarmes locaux, le 17 juillet.

Cantin, interpellé ce jour vers 17h par les maquisards, rejoint au Vigeant, pour une brève captivité, Fernande Gaillard, arrêtée deux jours plus tôt. Blondel, sans rechercher l’ombre d’une preuve contre les deux captifs, les fait immédiatement passer en cour martiale vers 18h et condamner à mort. Le maquisard qui garde Cantin raconte lui avoir proposé de s’enfuir avec lui, mais a essuyé un refus de l’inspecteur : « Je suis innocent, je ne me sauverai pas, je resterai propre jusqu’au bout ». Les deux policiers sont abattus au bord d’un chemin, vers 23h. Blondel n’a jamais cherché à contacter son supérieur, dont il ne se sent pas dépendant, n’a respecté aucune procédure des cours martiales (il est pourtant officier de chancellerie…), et ne rend aucun compte. Ultérieurement, alors qu’il est initialement chargé de l’enquête sur cette tragique exécution, il accumulera les mensonges, affirmera d’abord que l’homme et la femme ont été abattus lors d’une tentative de fuite, avant d’admettre leur exécution sommaire. Il s’opposera même sans vergogne à la réhabilitation des victimes de son incurie. L’enquête menée ultérieurement par la Sûreté Nationale est un modèle du genre3. Le corps de Cantin, retrouvé à la Barrière des Loges, dépouillé de tout objet, sera dès lors considéré comme étant celui d’un inconnu. Il faudra attendre la fin de la guerre pour que la disparition de Cantin éveille quelque émoi. Mais ce sera l’action conjuguée de ses anciens collègues, de ses camarades d’Espérance et d’Eleuthère (en la personne du capitaine Sommen, Vallin, Christian), des parents du policier, puis du journal régional L’Est républicain, pour obtenir une révision du « procès » bâclé.

Les juridictions saisies estimeront que « les charges relevées contre Cantin s’avèrent inexistantes » et considéreront la condamnation et l’exécution totalement infondées, quoique couvertes par l’amnistie, pointant les multiples dysfonctionnements d’un Blondel obstiné dans son égarement. Les diverses enquêtes ultérieures concluront de même, avec des attendus particulièrement durs du général Duche en mai 1948, qui évoque en Cantin « cet excellent patriote, victime de l’erreur d’un officier ». En 1947, le Ministre de l’Intérieur parlait déjà de « la tragique incurie du colonel Blondel ». La DGER se contentait en 1946 de stigmatiser une « regrettable légèreté »… Cela n’empêchera pas Maurice Blondel d’être un lieutenant-colonel à la conscience sereine, aveuglé par ses certitudes, quoique vigoureusement mis en cause par ses anciens compagnons pour avoir, selon eux, souvent été absent lors des combats… Il est vrai que d’autres témoins louent son parfait courage. Cantin sera finalement reconnu « Mort pour la France », homologué sous-lieutenant, et décoré de la Croix de guerre avec une citation à l’ordre du Corps d’Armée. Le policier n’aura pas pu sauver deux gendarmes : le lieutenant Priquet et l’adjudant Coustant, qu’il avait identifiés comme étant ciblés par les collaborateurs et les Allemands. Arrêtés le 17 juillet, ils mourront en déportation où ils croiseront Guibert.

Kiki, pour sa part est arrêté un peu plus tard, le 26 juillet 1944 par les Allemands, sur dénonciation de la Milice, incarcéré à la prison de la Pierre-Levée, et déporté le 18 août. A Buchenwald, puis dans son kommando, Guibert sera rudement maltraité par des nazis ou des kapos sadiques : les coups de gourdin et de marteau reçus sur la tête le feront cruellement souffrir encore des années plus tard. Tombant évanoui un matin à l’appel, il passe trois semaines à l’infirmerie, soigné par un médecin espagnol. Quand le kommando de Bad Gandersheim, Guibert en profite pour s’évader à hauteur de Mersdorf. Il est rapatrié le 13 mai 1945, invalide à 115%. Quand il découvre le sort de Cantin, il entame ses recherches qui contribueront à sa tardive réhabilitation. Jean Guibert sera promu commissaire. Il est père de deux filles. Fernande Gaillard est la grande oubliée de l’affaire : son identification complète (elle est parfois affublée du prénom de Germaine) et sa sépulture sont encore inconnues.

Luc RUDOLPH

Auteur de « Policiers contre policiers », Ed SPE, 2015.

1 Né en 1921 à Bordeaux (Gironde).

2 Le rapport d’enquête indique qu’une liste complète des agents de la Milice et de la LVF a été établie par eux : elle se trouverait aux archives départementales.

3 A voir dans les Archives du BCRA au SHD.

Pour ce qui concerne plus particulièrement Mlle Fernande Gaillard, adjointe de Cantin et fusillée avec lui, voir l’article de notre adhérent, M. Laurent Busseau, sur son site (attention : Mlle Gaillard n’était pas d’origine bordelaise, elle était née à Nice) : http://www.historien-sans-frontiere.com/2017/02/28/365/

 

Viombois 4 septembre 1944 : écritures, mythe et Histoire

Par Jean-Michel Adenot (membre associé de l’HSCO)

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Ouvrage à paraître en novembre 2016

La citation : « L’Histoire est du vrai qui se déforme et la Légende du faux qui s’incarne » Jean COCTEAU

4ème de couverture :

Que s’est-il passé réellement à Viombois le 4 septembre 1944 ? D’après le témoignage du mythique chef de la 1ère centurie René RICATTE alias lieutenant JEAN-SERGE, les maquisards mal armés, confrontés à 2 000 Allemands aguerris « luttèrent à 1 contre 10, ils eurent 57 tués. Les Allemands battirent en retraite laissant plus de 130 morts sur le terrain ». Toutefois cette date allait aussi sonner la fin du projet grandiose de la Résistance Alsacienne, la mobilisation de près de 1 000 hommes attendant en vain un grand parachutage avant d’aller occuper les cols vosgiens et de libérer les camps de concentration de Schirmeck et du Struthof. Viombois, un tournant décisif pour les FFI d’Alsace ?

La consultation des archives -enfin ouvertes- apporte un regard très différent tant sur le fonctionnement de la Résistance Alsacienne que sur l’écriture d’un événement qui privilégiait jusqu’à présent la Mémoire sur la rigueur historique. Paul DUNGLER, créateur du réseau des Forces Françaises Combattantes « Martial » pour Londres ou « 7ème colonne d’Alsace » pour Vichy est enfin décrypté sans passion, tout comme le basculement progressif d’une résistance largement issue du 2ème bureau de Vichy et de ses Groupes d’Auto-Défense (GAD) vers le BCRA de Londres. D’écritures en 70 ans de réécritures, la bataille de Viombois avait pris une tonalité épique qu’il convenait de confronter aux documents.

L’exemple de la bataille de Viombois, ses prémices et ses « trahisons » remises à plat nous amène plus généralement à réfléchir sur l’écriture de l’Histoire.


A priori, rien ne me destinait à remettre en cause l’Histoire officielle telle que décrite dans les quatre ouvrages publiés par René RICATTE, proche parent, ancien chef de la 1ère centurie du GMA Vosges et incontestable sauveur de la situation après plusieurs approches allemandes. Pour lui, Viombois fut sans conteste une éclatante victoire de la résistance.

Une rapide consultation de la bibliographie (ainsi que l’incontournable Google) confirme une journée de combats intenses entre 800 maquisards dont seulement 100 étaient armés et de conséquentes « formations allemandes » qui tentèrent à plusieurs reprises d’emporter la décision avant de se replier. Le bilan, précis, semble difficile à réfuter : 57 maquisards tués (tous listés sur une plaque commémorative), 134 Allemands tués et 182 blessés. Il est vrai pour ces derniers qu’aucun Allemand n’avait été identifié et qu’aucune sépulture n’avait été retrouvée. D’après les chefs de la Résistance Alsacienne, les corps auraient été évacués discrètement par camions … vers le Reich. Etrange. Aucune pièce d’archive ne vient confirmer la précision des chiffres, les différents auteurs se renvoyant la balle. Plus gênant, un ouvrage de 1946[1], « oublié », évoquait seulement une douzaine d’Allemands tués, impression confirmée par le témoignage de première main d’un ancien maquisard, Oscar GERARD, qui avoue clairement n’avoir pas vu de cadavres allemands le 4 septembre. Il a conservé l’impression d’un adversaire clairsemé et au final peu incisif. Ses affirmations, consignées dans un livre édité à compte d’auteur, ont reçu un accueil mitigé et parfois même franchement hostile.

Finalement, il ne restait « plus qu’à » … consulter les archives, ce que, bizarrement, personne n’avait pensé à faire ! Dans ces conditions, difficile pour les tenants de la doxa de déplorer dans la presse (Vosges Matin 5 septembre 2016) une « rumeur tentant de revisiter l’histoire », cette dernière n’ayant jamais été ne serait-ce que « visitée » …

Une bonne dizaine d’années d’investigations dans les cartons du SHD, des Archives Nationales et Départementales, du BVCC de Caen et surtout du Dépôt Central de Le Blanc, sans parler des archives américaines, allemandes et anglaises, fut nécessaire pour rassembler les pièces du puzzle. Mieux, des contacts féconds se sont noués avec d’autres passionnés, chercheurs amateurs ou professionnels et aussi enfants d’acteurs de la période de l’occupation.

La rédaction de ce livre d’enquête a été entamée avec l’objectif avoué de donner la première place aux documents, mis en perspectives et analysés sans complaisance. Quelques préalables se sont imposés : pour une bonne compréhension de la journée du 4 septembre 1944, il était nécessaire d’étudier tout le processus de maturation de la résistance dans la région du Donon, ce vaste massif forestier frontalier séparant l’Alsace des Vosges. En effet, jusqu’à présent, les origines de la résistance alsacienne (réseaux DUNGLER) n’avaient fait l’objet que d’études très orientées. Sont précisées ici les relations entre la 7ème colonne d’Alsace (DUNGLER) et le réseau BAREISS, issu des GAD (Groupes d’Auto-Défense, montés par les services secrets de Vichy). Pour les Vosges, les tensions entre les différents réseaux et la mainmise progressive de CDLR (Ceux De La Résistance) sont aussi détaillées. Ces regroupements tardifs et, dans le cas de l’Alsace, sans alignement inconditionnel sur Londres, n’allaient pas faciliter les parachutages d’armes ! Celles-ci arriveront, tardivement et en trop petit nombre, ainsi qu’un fort détachement du 2ème SAS et du F Phantom[2]. Dernière contrainte, le front s’enlise en Lorraine pour une « pause d’octobre » qui va durer de septembre à novembre 1944. Avec la concentration dans un périmètre réduit de toutes les polices allemandes repliées à la hâte, les ingrédients sont réunis pour une tragédie de grande ampleur. Elle surviendra.

Autre volet de l’enquête, l’historiographie ou l’étude des écritures de cette page d’Histoire, nous montre la création et les développements d’un véritable mythe, avec sa célébration commémorative, ses officiants, sa vulgate et ses menées destinées à écarter contradicteurs et concurrents éventuels. De ce point de vue, les discordes entre plusieurs acteurs-mémorialistes éclairent les combats mémoriels qui en toute discrétion -surtout ne pas nuire à l’image de la Résistance- ont empoisonné et déchiré les survivants !

Bref, Viombois 4 septembre 1944, écritures mythe et Histoire est une plongée dans l’univers compliqué de la période de guerre … et des combats mémoriels des 70 années qui suivirent.

jean-michel-adenot

L’auteur … et le site : www.viombois.webnode.fr

[1] Affaire dans l’affaire, ce livre a été rédigé par Jean-Marie GEOFFROY, probablement dernier survivant des créateurs de réseaux de renseignement homologués FFC (équivalent de REMY ou de DUNGLER), décédé dans l’indifférence générale en juillet 2016 !

[2] Le 2ème SAS (Special Air Service) est un régiment des services spéciaux britanniques, le F Phantom assure les transmissions.

 

Epuration en Dordogne : retour sur Urbanovitch alias « Doublemètre »

(source photo : mémoire-résistances.dordogne.fr/retouche photo : aa. martineau)

(source photo : mémoire-résistances.dordogne.fr/retouche photo : aa. martineau)

URBANOVITCH Andrj, dit « André » par Jean-Jacques Gillot (membre fondateur de l’association HSCO)

Chef opérationnel de l’épuration violente en Périgord

2 janvier 1910, Velicki-Bekereck (Serbie, empire austro-hongrois)

Fils de bonne famille. Émigré yougoslave d’ascendance juive et hongroise, en 1930. Polyglotte, étudiant en droit, escrimeur protégé par le préfet de police Jean Chiappe, à Paris. Devenu publicitaire à Courbevoie (Seine) avec la petite-fille du prince russe Kropotkine, il avait connu les époux Larat, originaires de Saint-Saud-la-Coussière, lors de ses études à la Sorbonne.

Personnage aussi opportuniste que doté de facultés intellectuelles et physiques bien au dessus de la moyenne et longtemps tenu pour suspect par les autorités. Deux fois marié à des filles de la société bourgeoise installée, père officiel de deux fils mais aussi, et pour le moins, d’une fille qu’il ne reconnut jamais. Engagé dans un régiment de volontaires étrangers, sitôt la déclaration de guerre, il suivit une formation d’officier au camp du Barcarès (Pyrénées-orientales). Combattant lors de l’offensive allemande de mai-juin 1940, il fut pris sur la Loire mais s’évada rapidement du Frontstalag de Longvic (Côte-d’Or). Réfugié en Périgord Vert après être passé par Paris, d’abord oisif puis affecté aux groupements de travailleurs étrangers de la vallée de l’Isle, il fut l’intime de nombre de compagnes de rencontre. Entré à l’Armée secrète, en forêt du Landais, en 1943, puis passé aux FTP de la Double, au grade lieutenant et sous le nom de guerre de « Doublemètre » qui allait lui coller à la peau. Quasi commissaire politique car décrit comme faisant l’article marxiste auprès des jeunes maquisards. Intrépide dans des circonstances difficiles, comme lors de l’attaque d’un train allemand, à Mussidan, le 11 juin 1944. Il prit aussi part à une action contre la prison de Bergerac, le 29 juillet suivant, qui permit de délivrer une quarantaine d’internés politiques communistes.

Au cours de ses fonctions épuratives, il organisa et prit part à l’enlèvement du contre-amiral Platon, ancien ministre de Vichy et partisan ouvert de la répression contre le maquis, à la fin juin 1944. Celui-ci fut condamné à mort par un « tribunal révolutionnaire » présidé par le pseudo-résistant Yves Péron alors qu’Urbanovitch tint le rôle d’avocat pour la seule et unique fois de sa vie. Platon fut seulement fusillé le 28 août 1944, après la libération du département. Chef d’orchestre très opérationnel de l’épuration violente de l’été de la Libération et resté sous la férule de Péron, c’est l’historien Jacques Lagrange qui fut l’un des premiers chercheurs à indiquer qu’Urbanovitch avait eu des donneurs d’ordres politiques. En septembre 1944, le nouveau capitaine FTP assura également le transport à Paris de près d’un milliard de francs de l’époque (180 millions € actuels) sur les 2.280 millions pris au détriment de la Banque de France, dans un train, en gare de Neuvic-sur-l’Isle, le 26 juillet précédent.

Vingt ans après guerre, l’aventurier fut doté d’états de services extravagants par les soins de Roger Ranoux, prétendu ancien « chef départemental des FFI ». Telle une aussi précoce que mythique résistance à Paris, en 1940. Ou bien une attaque contre les Allemands, au pont de Castillon (Gironde) au cours de laquelle Urbanovitch aurait tué douze ennemis à lui seul. Engagé au 151e RI, le « régiment rouge » de Paris, l’aventurier fut membre des services de renseignements de l’armée, en Alsace, au début 1945. Pour autant, poursuivi pendant plusieurs années par cinq juges d’instruction militaires successifs et momentanément emprisonné, il fut élargi par les soins d’André Malraux.

Bénéficiaire des larges lois d’amnistie, protégé par l’omerta de l’époque et de complices appuis, il se sortit d’affaire par un non lieu des plus discutables, nanti de la Légion d’honneur, de la croix de guerre et de la rosette de la Résistance. En 1948, Christiane Couturoux, fille du chef AS René Couturoux, écrivit à l’ancien pilote américain Joel Mac Pherson pour le dissuader d’établir une recommandation à Doublemètre en lui faisant savoir « Urbanovitch est un homme dangereux » alors qu’elle décrivit la veuve de Pierre Lanxade, véritable ancien chef militaire FTP tué au combat, comme « une amie de la famille ». Formé par Pierre Worms, critique d’art réfugié en Périgord entre 1940 et 1944, l’ancien maquisard devint un marchand de peintures reconnu, installé rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris. Dirigeant de l’association des « officiers de réserve républicains » du 17e arrondissement, il revint sous la surveillance des services de police parisiens pour ses affinités idéologiques et ses potentielles responsabilités dans le cadre d’un projet d’insurrection prêté au parti communiste.

En 1956, après l’écrasement du soulèvement hongrois, il fit partie des nombreux intellectuels à rompre avec le PCF et démissionna de l’association France-URSS. Longtemps veillé par Florence Larat, sa fille cachée, il mourut de maladie dans son hôtel particulier du VIIe arrondissement, le 31 décembre 1979. Ce fut après une vie d’excès et de paillettes sentencieusement narrée à son avantage par le peu regardant Who’s who puis ingénument reprise par la presse sitôt son décès.

Pendant la guerre d’Algérie, l’un de ses fils fut un parachutiste qui prétend avoir été décoré par Mitterrand. Désormais, son petit fils exerce la profession artistique de son aïeul dans le même quartier parisien que lui. Pour tout dire, Urbanovitch se serait certainement très bien entendu avec un autre lettré, colosse et flambeur comme lui si celui-ci n’était pas né un siècle avant lui. On sait en effet qu’Alexandre Dumas avait fait fortune par son art et collectionné les conquêtes féminines.

Sources :

  • centre d’archives contemporaines de Fontainebleau, « fonds de Moscou »
  • archives de la préfecture de police de Paris ; dossiers des officiers FFI, service historique de la Défense, Vincennes
  • archives départementales de la Dordogne
  • archives de la justice militaire, Le Blanc (Indre)
  • entretiens avec Florence Larat (†), Philippe et Roland Urban, enfants de l’intéressé
  • entretien avec Alexandre Urban, petit-fils de l’intéressé
  • Lagrange, 1944 en Dordogne
  • Gillot et Lagrange, L’Épuration en Dordogne selon Doublemètre et Le Partage des milliards de la Résistance
  • Gillot, thèse et Les Communistes en Périgord
  • Gillot et Maureau, Résistants du Périgord
  • Gillot, Chroniques des années de guerre en Périgord)
  • Beaubatie, Gillot et al., Le Périgord d’une guerre mondiale à l’autre
  • Gillot, Le maillon rouge, à paraître)

Pour aller plus loin : L’Epuration en Dordogne selon Doublemètre, Jean-Jacques Gillot et Jacques Lagrange, ed. Pilote 24, 2002

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Info médias : Emission radio/« Un seul châtiment pour les traîtres  » de Xavier Laroudie sur France Bleu Limousin

Présentation de l’ouvrage de Xavier Laroudie « Un seul châtiment pour les traîtres  » lors de l’émission radio « Les spécialistes » diffusée le 6 septembre 2016 sur France Bleu Limousin. Présentation : Xavier Bourdelas

Un seul châtiment pour les traîtres Xavier Laroudie

A réécouter sur France Bleu Limousin :

Emission « Les spécialistes » du 6 septembre 2016 France Bleu Limousin