HÉROS OU SACRIFIÉS ? Les fusillés du Kremlin-Bicêtre

Par Gérard SOUFFLET

Sept jeunes résistants de la banlieue parisienne  fusillés par les Allemands au Mont-Valérien, le 5 avril 1944

Le destin de Léonard Brugniaud et de ses camarades

PHOTO POUR ARTICLE DE G SOUFFLET Face BRUGNIAUD

 

Sept jeunes garçons de la banlieue-sud, dont quatre du Kremlin-Bicêtre, membres d’un groupe FTP démantelé par la police française, ont été exécutés par les allemands, le 5 avril 1944. Ils tombèrent en trois groupes, espacés de 8 minutes.

Au delà de l’histoire édifiante qui en fut faite, l’analyse détaillée de la chute du groupe, à partir d’un dossier conservé aux archives de la préfecture de police, pose des questions inattendues et singulières sur leur engagement dans la lutte armée au sein de la résistance communiste, à l’automne 1943.

Le cas de Léonard Brugniaud, 21 ans, a servi de fil conducteur à cette enquête.

Lire la suite en PDF :   Article HSCO Brugniaud – juin 2017

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Documentaire « Policiers sous l’Occupation – Des policiers témoignent »

 

Le documentaire « Policiers sous l’Occupation – Des policiers témoignent », réalisé par Arnaud GOBIN, et dont Jean-Marc BERLIERE est l’auteur, a été édité en DVD.

 

DVD POLICIERS SOUS L'OCCUPATION

Synopsis

La police française sous le régime de Vichy, peut se repentir de nombreux actes et se glorifier de certains autres. Elle était à l’oeuvre dans les grandes rafles de Marseille et du Vel d’hiv, mais aussi, jour après jour, dans la recherche et l’incarcération de familles juives. Bousquet et Darnand, créateurs de la milice anti-résistants ont été des responsables majeurs de la police durant l’occupation. Mais dans ce DVD, ce sont des fonctionnaires, souvent modestes qui témoignent, certains avec un peu de honte et pour les autres avec fierté, de ce que fut leur rôle de 1941 à 1944. Des familles entières leur doivent la vie, malgré l’horrible vague de dénonciations.

 

Le DVD est disponible

Sur Amazon ( !) par le lien suivant :

https://www.amazon.fr/police-sous-loccupation-Arnaud-Gobin/dp/B01N7KTFDK/ref=sr_1_1?s=dvd&ie=UTF8&qid=1494396151&sr=1-1&keywords=police+gobin

Sur la Fnac (plus cher !)

http://video.fnac.com/a10295828/Policiers-sous-l-occupation-DVD-DVD-Zone-2

On peut aussi le télécharger en streaming les 4 épisodes (2,99 l’épisode) : exemples

https://www.imineo.com/documentaires/histoire/france/policiers-sous-occupation-episode-03-repression-raciale-video-26979.htm

 

https://www.imineo.com/documentaires/histoire/france/policiers-sous-occupation-episode-04-resistance-epuration-video-26980.htm

 

Sans la police parisienne la rafle du Vel d’Hiv ne pouvait être organisée

La question de la responsabilité est bien entendu complexe

ALAIN MICHEL EN CONFERENCE

Alain MICHEL en conférence / Photo Par Thiranos — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18864724

Par Alain MICHEL, Historien, rabbin

D’une manière très étrange, la rafle du Vel d’Hiv est entrée dans la mémoire collective française comme le symbole par excellence de la culpabilité du gouvernement de Vichy et de sa participation à l’application de la Solution finale. Peu importe la réalité, complexe, de cette période de l’histoire : c’est un véritable culte aux morts qui est rendu, une fixation de la mémoire, un objet politico-historique auquel, depuis sa « canonisation » officielle par Jacques Chirac en 1995, il est absolument interdit de toucher. Il s’agit là d’une instrumentalisation de l’histoire qui, même si elle se met en place avec les meilleures intentions du monde, n’en reste pas moins opposée à une saine conception de l’élaboration du passé. Or l’histoire, quand elle ne se fait pas négation de la réalité, doit rester libre, indépendante de telles circonstances temporelles qui ont amené à fixer une certaine interprétation de l’événement ; indépendante surtout du monde politique dont les intérêts sont loin d’être des intérêts de recherche de vérité, ou même d’hommage sincère aux victimes.

Est-ce à dire que Marine Le Pen aurait raison lorsqu’elle déclare que « la France n’est pas responsable du Vel d’Hiv » ? Rien n’est moins sûr, car tout dépend du contenu que l’on donne aux mots « France » et « responsable ». Certes, il serait ridicule d’accuser la France de 2017 d’être responsable d’un événement tragique qui s’est déroulé il y a 75 ans, mais la France en tant qu’entité historique, en tant que continuum de l’histoire, a une responsabilité de transmission de son histoire sous tous ses aspects, positifs comme négatifs. De Gaulle avait tort : la vraie France, la France Eternelle, n’existe qu’à condition qu’elle assume son passé dans son intégralité, avec les questions et les remises en cause que les historiens doivent apporter pour continuer à façonner l’image de ce passé global.

La question de la responsabilité est bien entendu, plus complexe. Si par « responsable » on entend « initiateur, programmateur, organisateur », alors non, la Rafle du Vel d’Hiv ne s’est pas déroulée sous responsabilité française. Les Allemands ont décidé la rafle avant, ont programmé son organisation, et ont pris les décisions après, celles qui ont amené à la déportation et à l’assassinat de 13.000 Juifs, hommes, femmes et enfants, pour la plupart étrangers. Par contre si être responsable, ce que je crois, c’est accomplir, même sur ordre, les actes qui ont permis ces arrestations et leurs conséquences, alors, oui, la police de Vichy et le gouvernement ont une part de la responsabilité, même si elle n’est pas la principale. Sans la police parisienne la rafle ne pouvait être organisée, mais sans la volonté et les décisions allemandes la police française n’aurait jamais commis ces arrestations.

Est-ce à dire que la France de Vichy n’a qu’une responsabilité limitée? Oui si on se focalise sur ce qui se passe à Paris en juillet 1942, non si on élargit notre champ de vision en considérant les arrestations et les déportations d’août 1942 en zone libre, où là l’initiative comme la réalisation sont françaises, même si elle se déroule en liaison avec les Allemands. Or, pour paraphraser le début de ce texte, de manière très étrange la rafle de zone Sud a disparu de la mémoire collective française, alors qu’elle est la réalité par excellence de la culpabilité du gouvernement de Vichy et de sa participation à l’application de la solution finale. Comme quoi, dans la mémoire collective également, un train peut en cacher un autre.

Dernier ouvrage : Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français, deuxième édition, Elkana 2015.

Article paru dans :

http://www.huffingtonpost.fr/alain-michel/responsabilite-vel-dhiv-vichy_a_22033834/

ALAIN MICHEL LIVRE VIENT DE PARAITRE

Puits de Guerry : Vrais faux coupables

Puits de Guerry

(source photo : museedelaresistanceenligne.org)

Vrais faux coupables

Auteur : Jean-Marc Berlière

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On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu et dans le domaine de l’histoire, où le premier mot – sinon le dernier – appartient au vainqueur, l’historiographie reprenant plus ou moins (in)consciemment et prudemment la mémoire officielle et les mythologies bâties par le vainqueur à sa propre gloire, accable les vaincus (normal !)et n’hésite pas à leur imputer des crimes commis par d’autres.

L’exemple sans doute le plus connu est celui de Katyn et du massacre de plus de 4000 officiers polonais qui y fut opéré à l’automne 1940 par les tueurs du NKVD : un massacre que l’URSS imputa pendant des décennies, aux nazis, au mépris des faits et des preuves, tant il est vrai que ces derniers avaient commis des milliers de Katyn pendant leur occupation (sur ce massacre, Cf. le livre de référence : Victor Zaslavsky, Le massacre de Katyn, Perrin, Tempus, 2007)

Il aura fallu attendre 1990 pour que les Soviétiques, par la personne de Gorbatchev, reconnaissent la paternité de ce crime : une paternité qui dérange encore la gauche française comme l’a montré l’hostilité de l’ accueil, en 2009, du film de Wajda dont le père  Jakub Wajda, capitaine au 72e régiment d’infanterie, fut l’un des officiers assassinés (sur le sujet et les tabous de la gauche française, Cf. le très bel article d’ Adam Michnik  dans le Monde du 15 Avril 2009 en réaction à l’invraisemblable ignorance révélée par la critique du film dans le même quotidien, le 7 avril précédent)

L’historiographie française n’est pas avare de telles attributions mensongères ou indues.

Nous rendrons donc dans cette rubrique épisodique à fréquence variable à César (ou Landru ?) ce qui est indûment attribué à d’autres.

La milice et le crime des puits de Guerry

Par trois fois, les 24, 26 juillet et 8 août 1944, 26 puis 3 juifs puis 8 femmes (certaines portant des traces de violence sadique) conduits dans une ferme au lieu-dit Guerry (commune de Savigny-en-Septaine) furent jetés, pour la plupart vivants, dans l’un des puits très profonds de la ferme. Les assassins prirent la précaution de jeter des pierres et du ciment par-dessus les corps pour dissimuler un crime qui serait resté inconnu sans le témoignage d’un survivant qui permit la découverte et l’exhumation des corps. Ces crimes monstrueux sont généralement attribués à la Milice française et en particulier à Joseph Lécussan, un antisémite pathologique et virulent, par ailleurs l’assassin de Victor Basch qu’il a tué le 10 janvier 1944 à Lyon. Ce massacre de Guerry serait une conséquence de l’affaire de St Amand Montrond (sur cette affaire cf T. Todorov, Une tragédie française : Été 44, scènes de guerre civile. Seuil)

Il n’est pas question ici de réhabiliter Lécussan, ni la Milice dont les responsabilités et les dérives sont connues et attestées dans d’autres lieux et d’autres affaires, mais, comme pour l’assassinat de Georges Mandel (Cf J.-M. Berlière et F. Le Goarant, Liaisons dangereuses : Miliciens, truands, résistants à l’été 1944, Perrin, 2013), de rétablir les responsabilités et de rappeler que Milice et miliciens – toujours désignés (par ignorance, paresse intellectuelle, idéologie ?) comme auteurs ou responsables de tous les crimes et exactions commis sous l’occupation (quand bien même parfois alors que la milice n’existe pas encore ou n’est pas déployée en zone nord)- n’est pas responsable d’un crime qu’on lui attribue un peu trop généreusement et précipitamment.

En réalité, les 37 juives et juifs assassinés dans des conditions particulièrement ignobles aux puits de Guerry, après avoir été préalablement extraits de la prison de Bourges, le furent par des Allemands du SD de Bourges, assistés de Pierre Paoli, un auxiliaire français impliqué dans nombre d’autres crimes et tortures.

Ni le SD, ni Paoli n’ont à voir avec la milice.

Si quelques-unes des victimes avaient bien été arrêtés à St Amand Montrond le 20 juillet sur les instructions de Lécussan* « qui a usurpé le titre et les fonctions de préfet du Cher » (lettre de Pétain à Laval du 6 août 1944), une fois livrés aux Allemands (le 21) ils ne dépendaient plus que de ces derniers.

La meilleure mise au point sur cette affaire complexe semble être celle de Jean-Yves Ribault (ancien directeur des Archives Départementales du Cher)

La tragédie des puits de Guerry (été 1944) : étapes, rouages et mobiles d’une répression raciale

qui rappelle que :

«L’exécution de Philippe Henriot exacerba l’antisémitisme virulent de Lécussan et de ses acolytes, tels Roger Thévenot, son collègue de Bourges (chef départemental de la Milice pour le Cher-Nord, exécuté à Bourges, le 8 août 1944, sur l’ordre du commandant Colomb — Arnaud de Vogüé —, chef des FFI du Cher-Nord). Selon toute apparence, elle constitua le prétexte qui inspira à Lécussan la rafle des juifs de Saint Amand Montrond (les 20 et 21 juillet) et leur livraison à la police allemande. » ]

Il pose ensuite cette question dont on a trop tendance à oublier la pertinence quand on se situe après la découverte de la shoah :

« On doit se demander quel sort les miliciens en général, leur chef Lécussan, cet activiste antisémite, en particulier, envisageaient pour les juifs qu’ils livraient à la police allemande ? Interrogation qui concerne d’ailleurs l’ensemble des partisans de la collaboration, depuis le sommet de l’État français jusqu’au militant ordinaire de la Révolution nationale. À Saint-Amand, comme partout ailleurs, la réponse la plus probable reste celle qui était la plus répandue dans l’opinion publique, y compris dans les cercles miliciens : les juifs étaient transférés en Allemagne ; les plus avertis pouvaient préciser : dans des camps de travail à l’Est. À partir de l’entrée des malheureux juifs de Saint-Amand dans le quartier allemand de la prison de Bourges leur sort, fatalement funeste, échappait à Lécussan. Les procédures habituelles de déportation auraient dû leur être appliquées par le SD de Bourges sous le contrôle hiérarchique du Kommandeur d’Orléans. Ce ne fut pas le cas, pour des raisons que Paoli a données avec une grande vraisemblance : ‘Comme nous étions au 24 ou 25 juillet, il était difficile, sinon impossible, d’emmener les juifs dans les camps de concentration allemands. Hassé a demandé à Orléans si cependant leur transfert en Allemagne était possible. Il lui a été répondu par le Kommandeur d’Orléans qu’il n’y avait plus moyen d’assurer leur départ en Allemagne et qu’il fallait les « liquider ». Il n’y avait en effet plus de place du tout à la prison de Bourges, qui se trouvait pleine et dans l’impossibilité de recevoir de nouveaux détenus. L’extermination de ces juifs a donc été décidée. Je suis prêt à m’expliquer en détail sur la façon que nous avons employée pour y parvenir’ ».

Les coupables (les hommes du SD de Bourges) échappèrent au châtiment :

« il y eut bien un procès dit « de la Gestapo de Bourges », les 25 et 26 avril 1950, devant le tribunal militaire de Lyon, visant les policiers allemands du SD de Bourges, nommément Merdsche, Hassé, Knittel, Winterling, Schulz, Hemmerich et Bazedow. Seul ce dernier comparut et minimisa systématiquement son rôle, consentant à peine à avouer quelques brutalités et niant énergiquement être pour quoi que ce soit dans le massacre de Guerry. Il confia seulement que, de retour en Allemagne avec ses camarades, Hemmerich lui aurait avoué que c’était lui qui, avec Winterling, et sur l’ordre de Hassé, avait exécuté les juifs et que Paoli n’avait pas participé à l’exécution. Cette indication est si proche de celle de Paoli que l’on a le choix : ou bien elle la corrobore ou bien, le témoignage de Paoli étant dans le dossier du procès de Lyon, les (excellents) avocats de Bazedow en ont eu connaissance. Condamné à dix ans de réclusion, Bazedow était rayonnant à l’énoncé du verdict, nous disent les comptes-rendus de presse. Ses complices étaient condamnés à mort par contumace. (Aucun de ces condamnés à mort par contumace n’eut à répondre de ses crimes et exactions. Le plus haut gradé, Fritz Merdsche, retrouvé en 1976 par Serge Klarsfeld à Francfort, où il exerçait ses fonctions de juge au tribunal, nia toutes les accusations en bloc, allant même jusqu’à affirmer qu’il n’y avait jamais eu de Gestapo à Orléans, ce qui, du strict point de vue sémantique, était exact. Il mourut en 1985 après une paisible retraite. On pourrait sans doute en dire autant de Hassé et de ses subordonnés. Pour être complet, signalons que le Tribunal militaire de Dijon condamna en mai 1948 à cinq ans de travaux forcés Marie-Eugénie F…. dite Annie, la jeune secrétaire bilingue et maîtresse de Hassé, qui connut tout de l’activité du SD de Bourges). »

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* Notons qu’en juillet 44, Joseph Lécussan, antisémite compulsif et pathologique, qui avait été arrêté en avril 1944 et interné sur ordre de Darnand après l’assassinat des époux Basch, le 10 janvier 1944, puis libéré, n’exerçait plus aucune responsabilité au sein de la Milice.

Affaire Guy Môquet : une mystification enfin déjouée

Lettre Guy Môquet

L’affaire Guy Môquet : une mystification enfin déjouée
Auteur : Gilbert Beaubatie, membre de l’HSCO

« La commémoration de la mort de Guy Môquet, de ses 26 compagnons d’infortune et de tous les autres fusillés [doit être] l’occasion de rappeler aux élèves des lycées l’engagement des jeunes gens et jeunes filles de toutes régions et de tous les milieux qui firent le choix de la résistance, souvent au prix de leur vie » : voici l’injonction que nous trouvons dans le B.O. du 30 août 2007, qui fait obligation à tous les lycées de France d’organiser une journée commémorative, au cours de laquelle lecture sera faite de la dernière lettre écrite à ses parents par Guy Môquet, à la veille d’être fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941.

Cette initiative présidentielle a été diversement appréciée, approuvée par certains, stigmatisée par d’autres, à tel point que deux historiens professionnels ont décidé de mener une enquête sur ce qu’ils appellent L’Affaire Guy Môquet. A partir de la prescription officielle, une première question est, d’emblée, posée : est-ce que le jeune Guy Môquet a fait « le choix de la résistance, au prix de [sa] vie » ?

Lire la suite :

Affaire Guy Môquet

Pour aller plus loin, l’ouvrage en relation avec l’article :

l'affaire Guy Moquet Berlière Liaigre

L’affaire Guy Môquet, enquête sur une mystification officielle, Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, éd. Larousse, 2009

 

Un tabou de l’Histoire : Les policiers résistants

UN TABOU DE L’HISTOIRE : LES POLICIERS RESISTANTS

POLICIERS-REBELLES-couv-2juin

Le 21 août 1944, L’Humanité note : « le Comité Parisien de Libération a pu, avec juste raison, afficher sur les murs de Paris : Policiers, nous sommes fiers de vous ! ». Le 22, le Conseil National de la Résistance publie une motion par laquelle il « porte spécialement à la connaissance du pays le magnifique courage des défenseurs de la Préfecture de Police, proclamant que l’attitude héroïque de la police parisienne est à la fois un exemple donné à tous, et une promesse d’amitié française entre le peuple de la capitale et les gardiens de l’ordre républicain. » Le même CNR rendra hommage dans son compte-rendu d’activité à « la police parisienne, (…) faisant front contre l’ennemi et marchant avec le peuple ». Le 8 septembre Rol écrit : « Dès le premier jour, (…) par suite de la magnifique résistance de la Préfecture de Police, les boches ont été stupéfiés et ont perdu leur sang-froid ».

Puis, à Paris et ailleurs, les mémoires se refaçonnent. Le matraquage des idées reçues l’emporte sur la réalité. Peu se souviennent que c’est aux policiers que Paris doit sa Libération. Moins encore savent la réalité de ce qu’écrit le CNR quand il évoque « l’esprit de Résistance (…) si prompt et si puissant » de cette police. Aujourd’hui, la Fondation de la Résistance est de ceux qui occultent la place de la police… Les mémoires ont été reconfigurées, et l’Histoire avec. Or les premiers groupes de la Résistance policière se créent dès juillet-août 1940. Les cadres du Coq Gaulois au commissariat parisien des Ternes (dont son chef, le commissaire Albert Louis Lebon, Compagnon de la Libération) sont arrêtés le 21 janvier 1941, remis à la justice allemande par le préfet de police Roger Langeron lui-même et condamnés à la déportation deux mois plus tard. Le groupe Frise de l’agent administratif Sarah Rosier tombe deux jours après le Coq, avec le même résultat. Le groupe Valmy sera démantelé par les Brigades Spéciales en mars 1943 : son créateur, le brigadier-chef Arsène Poncey, mourra à Mauthausen. Son adjoint, le commissaire Edmond Dubent, arrêté en décembre 1943 avec son collègue Charles Henri Porte -le premier collaborateur de Jean Moulin- disparaîtra à Nordhausen après avoir créé le plus gros mouvement de la PP, L’Honneur de la Police (près de 1500 policiers) et alors qu’il préparait un attentat contre la Gestapo française de la rue Lauriston. Tout au long de la guerre, des agents parisiens vont servir la Résistance, pendant que certains de leurs collègues s’affrontent avec un Parti Communiste au comportement aussi variable qu’ambigu. Et c’est un membre de la police parisienne, Paul Campinchi, qui créera l’important réseau d’évasions Shelburn. Un autre, Daniel Ungemach-Benedite sera l’adjoint et successeur de Varian Fry au Comité Américain de Secours à Marseille. C’est un gardien de la paix de Paris – le radio Jean-Baptiste Allard- qui guidera l’avancée des forces du Débarquement en Normandie. C’est aussi un policier, le brigadier Armand Fournet, qui sera le premier à forcer l’entrée de l’Hôtel de Ville de Paris le 20 août 1944.

Dans le reste de la France, le même phénomène éclot. Le brigadier lillois Jules Noutour crée La Voix du Nord en juillet 1940 et y associe de nombreux collègues. Une douzaine de policiers français de la concession de ShanghaÏ rejoignent simultanément de Gaulle : les missions en France de l’inspecteur Roger Lardy permettront le développement de Témoignage Chrétien et la remise d’une lettre de de Gaulle à Mgr Saliège, l’évêque de Toulouse. A Calais l’inspecteur Marcel Féty crée le réseau Jean de Vienne. A Alger, le commissaire André Achiary propose tôt un plan de dissidence militaire et administrative, avant d’être, avec José Aboulker, le coorganisateur du débarquement allié en novembre 1942 : le commissariat local, siège du poste de commandement du « coup » qui neutralisa l’état-major de l’Armée d’Afrique, se verra récompensé d’une rare médaille de la Résistance. Et ce sont des policiers qui, à Marseille, libèreront Marie-Madeleine Méric (la patronne du réseau L’Alliance) et l’accompagneront en Angleterre. Parallèlement, d’autres policiers créent une dizaine de réseaux dont Ajax, sous l’égide du commissaire Achille Peretti, et jusqu’en Indochine où le commissaire Jacques Obrecht meurt en déportation pour avoir constitué un groupe de résistants. Certains se trouveront à la tête de sections à Bir-Hakeim (les commissaires Bourgoin, Blanchet, Favre ou l’inspecteur Verniolle), quand d’autres dirigeront de gros maquis (tel l’agent administratif Pierre Hergault à Saint-Brieuc), y laissant parfois leur vie (l’inspecteur André Jeanne-Bouillar –Dédé le Basque– dans le Bordelais ou son collègue Charles Mary en Dordogne), et l’inspecteur Pierre Paul Ulmer sera le chef de région R6. Dans le Nord, c’est le commandant de gardiens de la paix Adolphe Herry qui entraînera dès 1943 dans la Résistance les trois Groupes Mobiles de Réserve de la Région (ancêtres des CRS) : il y laissera la vie.

Ces engagements multiformes ne doivent pas occulter les rafles et actions contre les étrangers (surtout Juifs) réfugiés en nombre en France, et rejetés par la majorité de la population, mais des policiers vont aussi contribuer au sauvetage de Juifs. Lors de la rafle du Vél d’Hiv, les informations distillées par les policiers permettront de sauver plus de 11000 Israélites. 53 policiers seront d’ailleurs faits Justes parmi les Nations, parmi bien d’autres qui ont contribué aux sauvetages, tel le gardien Robert Barbier, capturé en juillet 1942 en faisant passer 17 Juifs en zone libre et mort en déportation. Si, appliquant les textes de la IIIe République, une minorité de policiers motivés a aussi lutté avec une belle constance contre un Parti Communiste aux convictions changeantes, d’autres ont rejoint son annexe, le Front National de la Police, qui sera la seconde composante de la Résistance policière parisienne. L’épuration réservera un sort sans grandes nuances aux policiers jusqu’au boutistes de Vichy, tout en épargnant le préfet René Bousquet et leurs autres chefs non-policiers ou les magistrats. Avec à la clé une question iconoclaste : qu’aurait été une France libérée avec un PC dans toute sa puissance ? Une autre dictature ? Une seconde DDR ? On ne peut que regretter la décision de de Gaulle de privilégier la vengeance/exorcisme contre la France de Vichy -même sur ceux qui n’ont pas trahi, mais défendu un autre patriotisme- au détriment d’une réconciliation. Il a ainsi favorisé, par la transformation des forces de l’ordre en boucs émissaires, une épuration sauvage dont l’économie pouvait en grande partie être faite.

Pour mémoire, moins de 10% des résistants non-communistes ont été arrêtés par les polices françaises, qui par contre ont interpellé 80% des communistes capturés. Et 75% des Juifs de France ont survécu : une « aberration » dans l’Europe occupée… Quelques autres chiffres, pour finir : près de 3500 policiers (sur 65000) ont accompli des actes de résistance clairement identifiables, plusieurs dizaines de milliers furent pour le moins passifs – avec les risques que cela comportait-, plus de 1400 sont arrêtés -par les Allemands, les Italiens ou les Japonais et parfois par d’autres Français- et internés. Près de 4000 ont été révoqués et quelques 600 furent déportés. Au total 800 sont morts à l’occasion de leurs activités résistantes. Neuf seront Compagnons de la Libération.

La Résistance policière n’est pas une illusion. Confondant l’institution avec ceux qui la composent, la majorité de nos historiens voient l’arbre (quelques centaines de policiers collaborateurs) et non la forêt (de milliers de policiers patriotes) qu’il cache.

Luc RUDOLPH

Auteur de Policiers Rebelles (2014, Ed SPE) et Policiers contre policiers (2015, Ed SPE).

Pour aller plus loin :

Interview de Luc Randolph

Extraits de l’ouvrage « Policiers rebelles »