Info publication/« Les FTP : nouvelle histoire d’une Résistance »

Présentation du dernier ouvrage de notre membre Franck Liaigre aux éditions Perrin :

Franck Liaigre Les FTP

Chargés de mener la lutte armée au nom du Parti communiste français, les Francs-tireurs et partisans (FTP), créés en avril 1942 par la direction du PCF, ont été glorifiés par une mémoire prompte à exalter leur héroïsme. De Fabien à Manouchian, de Charles Tillon à Charles Debarge, les personnages légendaires ne manquent pas !

Pourtant, aucune étude scientifique n’avait été consacrée à ces hommes, faute d’archives, disait-on. Avec ce livre, c’est chose faite : Franck Liaigre a exploité de nombreux fonds d’archives et découvert des documents inédits au cours de quinze patientes années de recherche qui permettent désormais de placer les FTP sous un jour résolument nouveau : genèse, recrutement, fonctionnement, missions et idéaux… Rien n’échappe à ses questionnements qui répondent in fine à une interrogation centrale : quel bilan tirer du combat qu’ont livré les FTP au nom de la France, de la liberté… ou de l’idéal révolutionnaire ?

Les FTP : nouvelle histoire d’une Résistance, Franck Liaigre, collection synthèses historiques, éd. Perrin, 2015

Lire la présentation du livre par Jean-Marc Berlière :

Histoire critique Franck Liaigre JM Berlière

 

 

Compte-rendu colloque « L’épuration de la région R5 »

Compte-rendu du colloque «  L’Epuration dans la région R5 « , samedi 21 novembre 2015, Centre d’Etudes Supérieures, Châteauroux (Indre) par Xavier Laroudie (secrétaire général de l’HSCO)

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Chers amis,

Permettez-moi de jouer un peu les reporters afin de vous faire partager la vision personnelle qui me reste du colloque auquel j’ai participé hier, le samedi 21, à Châteauroux, au Centre d’Études Supérieures. (Ce colloque s’est déroulé le 21 novembre dernier). Le sujet était « L’épuration dans la Région R5 (Berry, Limousin, Périgord) ». Le Centre de Réflexion, d’Études et de Documentation de l’Indre (C.R.E.D.I) organisait ce colloque.

L’amphi était comble, une centaine de personnes étaient présentes. Une riche plaquette donnait le programme : 8 intervenants devaient se succéder de 9h 30 à 17 h 00, entrecoupés de temps pour les questions toutes les 2 interventions (Entre 10 et 15 mn pour les questions).

L’affaire était prometteuse et le président du CREDI, Jean-Pierre Surrrault, ajoutait à mon excitation alors qu’il annonçait dans sa présentation du colloque, que les archives s’ouvrant et que les historiens n’ayant de cesse d’y puiser des informations nouvelles, nous allions en avoir pour notre argent.

En effet, je n’ai pas été déçu…

Chaque intervenant traitait de l’épuration dans le département qu’il avait « étudié ». Chacun d’entre eux, et ce fut pour moi le premier enseignement, engageait son laïus par un préambule, et unanimement, à l’unisson, nous étions informés qu’il était grand temps, à l’aune de recherches récentes, de tordre le cou à la vieille légende qui veut que les formations FTPF aient eu davantage de responsabilité que l’AS dans les exécutions sommaires de l’épuration. Il est à noter qu’aucun des intervenants n’apportera la moindre information ni démonstration étayant ce postulat. Je n’étais pas encore glacé d’effroi en entendant ça, le meilleur étant à redouter plus tard, je préférais m’économiser. Chacun des intervenants marquait aussi le soin attentif de préciser que les juridictions mises en place un peu dans l’urgence dans les départements dès la Libération pour « juger » les épurés, ont été attentives à ne condamner que des collaborateurs avérés… Le ton était définitivement donné. Compte tenu du niveau général de recherche produit par chacun dans son thème respectif, je ne m’étonne même plus que cette assertion ne soit pas davantage étayée que la précédente. Entre chacune des interventions, le président avait immanquablement un charmant petit commentaire mi candide mi complice qui congratulait et encensait la recherche historique nouvelle qui enfin faisait taire les croyances malheureusement répandues qui voulaient que l’épuration « ait été un bain de sang épouvantable ». Nous voilà rassurés.

À titre d’exemple et à propos du bilan de l’épuration sauvage dans le département de la Dordogne, et suite à ma question, un intervenant lâche du bout des lèvres un bilan de 1000 exécutions sommaires. Je lui demandais alors s’il ne trouvait pas que c’était « beaucoup » (Dans le sens : « Ce chiffre mériterait tout de même au moins un commentaire ») et lui faisais aussi remarquer qu’un autre intervenant avait le matin même évoqué pour le même département le chiffre de 375… Je n’obtenais bien sûr pas de réponse sur ce delta qui me faisait conclure publiquement qu’il était urgent pour eux de travailler encore pour au moins se mettre d’accord en affinant ce chiffre qui en avait manifestement énormément besoin. C’est seulement après cela qu’ils pourront produire publiquement un chiffre. Mais une autre intervention, à propos d’un autre département, m’ouvrait encore une perspective nouvelle sur ces accumulations d’approximations. En effet, là, en toute simplicité, l’intervenant admettait aisément, sans gêne, après avoir disserté pendant une demi-heure sur l’épuration dans son département, que pour connaître le nombre d’exécutions liées à des décisions des tribunaux de l’épuration, il faudrait pour ça étudier les dossiers de justice conservés aux Archives Départementales, ce qu’il ferait peut-être un jour… Là les bras m’en tombaient et le sentiment d’entendre finalement des exposés de classes d’histoire de 1ère m’envahissait.

Malheureusement, le temps imparti aux questions du public était très limité et seulement 2 questions au total étaient autorisées après chacun des exposés… Devant moi, un spécialiste de Tito et de la Yougoslavie ne manquait pas de mobiliser le micro pour disserter sur sa politique de non-alignement, je devais ferrailler à chaque fois pour pouvoir poser quelques anodines questions et placer quelques courtes remarques ayant trait au sujet de l’épuration en R5.

Mais si je m’étais ménagé jusqu’alors puisque mes recherches personnelles ne me permettaient pas un avis tranché sur d’autres départements que le mien, lorsque Fabrice Grenard a pris la parole à propos de la Haute-Vienne, mon martyr commença. Je crois que j’ai tout entendu et plus encore.

Bien sûr, la tirade réglementaire du préambule fut là encore activée et là encore, il fallait tordre le cou aux vieilles légendes tenaces qui voulaient que les FTP ait eu une prépondérance sur l’épuration sauvage ou même légale en Haute-Vienne…

Pour faire plus efficace, je décidais de noter 3 points significatifs de l’intervention de Fabrice Grenard, pour ensuite cibler mes réponses.

– Les FTP n’ont pas eu de prépondérance en matière d’épuration en Haute-Vienne.
– Les exécutions liées à des décisions de justice à la Libération étaient justifiées et seuls des collaborateurs en furent les victimes.
– Le Colonel Guingouin, chef des FTP de Haute-Vienne a exécuté (ou fait exécuter) 16 personnes au titre de l’épuration sauvage, pas davantage.

Je me suis concentré sur ces 3 seuls points car j’avais de quoi anéantir ces trois assertions de Fabrice Grenard en 3 phrases ou presque.

Ma première remarque fut pour asséner à Grenard 2 chiffres répondants à la première proposition : Le maquis FTP du « colonel Bernard », responsable FTP du sous-secteur C de la Haute-Vienne affiche à lui seul un bilan de 73 exécutions sommaires ! Celui des frères Sandlarz, à la tête du 2e bataillon FTP du sous-secteur D de la Haute-Vienne affiche lui un bilan de 41 exécutions sommaires… Soupir d’étonnement dans le public. Bien sûr, pas une formation autre que les FTP n’approche même de très très loin un tel bilan.

Puis j’embrayais sur ma deuxième remarque – L’équité sans équivoque des tribunaux FFI de la Libération – (A Limoges : « Cours de justice militaire FFI ») Je me contentais de lire un jugement de ce tribunal de Limoges du 24 août 1944 que j’avais eu le soin d’apporter et qui concerne la comparution d’un nommé Camille Beauvais que le tribunal dépeint comme un « simplet ». Finalement, on ne retient rien contre lui. Mais ce qui n’empêche pas le tribunal de conclure que « Compte tenu de son infériorité mentale, le prévenu sera une charge pour une société future plutôt qu’un élément constructif ». Ce qui conduit à l’exécution de Beauvais le 26 août suivant. (Limoges est libéré le 21 août.) Là, un silence de mort planait dans la salle… Les mouches volaient, puis des manifestations d’effarement suivaient.

Enfin, je m’attaquais au bilan de l’épuration sauvage sur le secteur de Guingouin : 16 victimes selon Fabrice Grenard. Il restreignait alors la période que concerne ce chiffre : « 16 victimes jusqu’au mois de mars-avril 1944 » rectifiât-il… Ce à quoi je répondais qu’il était intéressant d’évoquer un bilan global pour obtenir un chiffre d’ensemble qui ne serait pas découpé en tranches au fur et à mesure des démonstrations de l’historien. L’épuration se serait-elle interrompue, pour Guingouin, en mars-avril 1944 ?

Après avoir manifesté mon étonnement dès lors que ce chiffre de 16 personnes mollement défendu par Grenard était celui qui était proposé par le (vieux) Comité de Soutien à Georges Guingouin, j’assénais le chiffre de mes recherches personnelles : Sur le secteur de Guingouin ce sont 113 victimes que je dénombrais, état-civil de chaque victime à l’appui. Au fond, un sanguin se lève, s’agite, m’invective, hurle… Il est écarlate, pointe son doigt sur moi, il ironise : « Non, Guingouin a tué 1000 personnes tant qu’on y est ! » Je répétais à l’encan que sur le secteur de G. Guingouin, 113 (et pas 1000) personnes avaient été assassinées. Il a fini par se calmer.

L’intervention de Grenard étant la dernière, je prenais attache avec lui en particulier pour une confrontation apaisée de nos sources et chiffres. Il m’apprenait là que pour ce qui concerne ses travaux à propos du maquis des frères Sandlarz, il était dans l’incapacité d’affirmer qu’il était chef d’un maquis FTP plutôt qu’AS car il commandait un « faux maquis », ce qui selon lui, coupait court. Là encore j’étais abasourdi par ce que j’hésitais encore à qualifier d’incompétence ou de mauvaise foi… je l’interrogeais pour savoir quelles archives il avait consultées pour se forger ce point de vue. La réponse : « J’ai écrit un livre à ce sujet ». Mais avait-il consulté les archives du tribunal militaire permanent de Bordeaux où sont classés les dossiers d’instructions relatives aux exactions commises par les Sandlarz ? Non, bien sûr que non… Il m’avoua même ignorer que les Sandlarz avaient été justiciables devant cette juridiction militaire au début des années cinquante… S’il avait consulté ces archives, il aurait pu voir s’égrener au fil des pages, des pages et des pages les informations rattachant sans le moindre doute la formation des frères Sandlarz aux FTPF. Quand on s’intéresse à reconstituer l’organigramme des maquis de ce secteur, l’on sait qu’Ils ont eu des responsabilités à l’état-major du 2° bataillon FTP puisque l’un des frère le commandait… je ne comprends toujours pas l’aveuglement absurde de Fabrice Grenard.

En conclusion je dirais que je ne regrette finalement pas d’être venu. J’ai pu observer le niveau de travail des historiens « accrédités ». j’ai pu me faire une idée de la suffisance de certains masquant une incompétence jouant sur un public assez peu exigeant au final. J’ai pu prendre la température de la tenue d’un colloque où les professionnels n’avaient, (paraît-il) pas souhaité partager la tribune avec des « amateurs ». Qu’ils se rassurent, je n’avais effectivement pas grand-chose à faire avec la plupart des intervenants. Loin de moi l’intention d’opposer professionnels et amateurs, cette querelle me paraissant déjà d’un autre âge, mais j’ai pu constater que la qualité du travail, une certaine pugnacité, définissait la valeur du chercheur qu’il soit pro ou amateur. En fait, ce qui me laissera le goût le plus amer est de penser que finalement, est ce que Grenard en a quelque chose à faire qu’un « peigne zizi » (merci Gilbert !) d’historien du dimanche, le contredise dans le cadre d’un colloque à Châteauroux ?

Merci à tous ceux qui auront été jusqu’au bout, qu’ils me pardonnent des remarques sans doute un peu sanguines.

Xavier Laroudie.

Compte-rendu projection-débat « Les FTP-MOI dans la Résistance »

Projection-débat du film documentaire « Les FTP-MOI dans la Résistance » sorti en 2013

18 février 2016 à 18 heures, auditorium de l’Hôtel de ville de Paris

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Compte-rendu et brefs commentaires de Michel Martineau

Tribune :

– Julien Lauprêtre, président du Secours Populaire
– Georges Duffau-Epstein, fils du colonel Gilles
– Laurence Karsznia, réalisatrice
– Mourad Laffitte, réalisateur
– Catherine Vieu-Charier, adjointe à la maire de Paris chargée de la Mémoire et du Monde Combattant

Dans la salle :

– Arsène Tchakarian, ex-FTP MOI, historien né en 1916
– Amiral J.C. Barrère, directeur de la fondation Charles de Gaulle
– Famille d’Henri Krazuki

Dans son introduction, la maire ajointe fait l’éloge d’Olga Bancic. Elle évoque le fléau du racisme et de l’antisémitisme, toujours actuel. Elle souligne l’engagement des 22 fusillés du 21 février 1944 au Mont Valérien. Elle appelle l’attention de la salle sur la présence du fils du colonel Gilles et de Julien Lauprêtre.

Le film débute par les dernières lettres de Manouchian et de Wolf Wajsbrot. On est dans l’émotionnel, on va y rester. On présente la MOI crée en1923 et sa référence à la CGTU. Le propos s’appuie sur des interventions de gens connus : Alya Aglan, Benoit Rayski, Arsène Tchakarian et moins connus : la nièce de Mélinée Manouchian, Katia Guiragossian et une dame âgée très charismatique, la sœur de Wajsbrot.

Le Parti communiste apparaît comme un des vecteurs de la défense de ces étrangers polonais, juifs, italiens, espagnols. Ils seraient 2 500 000 vers 1935. Leur motivation : la France est le pays des droits de l’Homme avec la référence au siècle des lumières.

Ensuite, s’enchaînent le Front Populaire, la guerre d’Espagne.

Guy Krivopissko, directeur du Musée de la Résistance Nationale intervient ensuite et s’exprime en termes généraux sur les sujets qu’il aborde. Dans le débat qui a suivi, l’antifascisme, le rôle de Manouchian et le génocide arménien ont été soulevés ainsi que la presse xénophobe, de « Gringoire » à « Je suis partout » sans oublier les écrits de Maurras et le rôle de la MOI CGTU.

La résistance armée est ensuite évoquée. Selon les intervenants, elle aurait eu un poids déterminant sur le cours de la guerre ! Il y a une sélection des références. Il n’est question que de Bourdarias le résistant communiste fusillé par les Allemands pour avoir été l’un des exécutants du lieutenant-colonel Karl Hotz à Nantes et seulement de lui. On oublie la participation de Brulstein et Guisco et on néglige les effets collatéraux de leurs gestes : les 48 otages exécutés en représailles. .

On fait partir la résistance communiste en juin 1941, mais on ne parle pas de Fabien et des conséquences humaines sur les otages de l’assassinat de l’aspirant Moser à la station de métro Barbès à Paris.

On parle d’avril 1942, date de l’engagement de Manouchian, et du printemps 1943 où l’on voit apparaître Epstein, qui devient la clé de voûte mémorielle de l’année 1943.

On évoque le détachement Carmagnole… On parle de Rol Tanguy et d’Epstein liés par la guerre d’Espagne. Une évocation surprenante présente des liens qui auraient existé entre Jean Moulin et Epstein avant guerre.

On en arrive au printemps 1943 : Epstein serait chef militaire de Paris RP et Boris Holban sera remplacé par Missak Manouchian.

Un assez long développement est consacré à Carmagnole et Marcel Langer.

On évoque l’affaire Faure Pinguely (1) sortie de son contexte et de ses conséquences.

Il est reconnu que les FTP sont peu nombreux mais qu’ils ont fortement inquiété les Allemands. J’y apprends que le général de Gaulle n’a pu prendre le pouvoir à Alger que grâce à Fernand Grenier, le communiste…

Au cours du film, il a fallu attendre pour que le rôle déterminant de la police française soit reconnu explicitement. Il y avait toujours le sous-entendu « d’arrêté par la Gestapo, les fascistes ». Il aurait été plus juste de dire que c’est la police française qui a fait l’essentiel du travail fin 1943 et combattu pour la libération de Paris en août 1944.

On aborde ensuite le thème : « A quoi a servi la Résistance ? » avec cette notion nouvelle de
« l’ esprit de résistance », de portée générale et actuelle. On donne la parole (enregistrée) à Stéphane Hassel, décédé en 2013, qui parle d’humanisme, de valeurs fondamentales et apporte sa caution de gaulliste de la première heure.

Après, il y a un eu un débat sur l’Affiche Rouge. J’ai des doutes quant à l’affichage généralisé en France et sur l’effet de mobilisation du peuple.

Heureusement, Benoît Rayski met bien les pendules à l’heure sur le dénouement parisien et le rôle déterminant de la police française.

Suivant le plan des réalisateurs, on parle du procès de l’hôtel Continental ; et Monsieur Lauprêtre rappelle les souffrances actuelles et une nouvelle Résistance dont il se fait le porte-parole.

Mourad Laffitte oriente son intervention conclusive sur les valeurs du CNR, la nouvelle montée du fascisme et d’un nouvel anti-sémitisme.

En conclusion :

On peut dire que les réalisateurs ont atteint leurs objectifs mais qu’ils ont omis de parler des effets collatéraux et de faire un rapprochement avec l’action des FTP français. Le rôle déterminant de la Préfecture de Police de Paris a été très sous-estimé.

J’ai été surpris de voir passer à la trappe une personnalité de la taille de Pierre Georges dit colonel Fabien alors qu’on a parlé de Brulstein, de Salkinov et de Bourdarias. A l’inverse, j’ai constaté que le colonel Gilles prenait de plus en plus d’importance…

Il y a encore du travail pour les chercheurs aux archives de la PP et aux AD 78, à Saint Quentin en Yvelines, référence 1 W175.

Michel Martineau

24 février2016

NB : voir par ailleurs le livre très récent de Franck Liaigre, « Les FTP, nouvelle histoire d’une résistance », ed. Perrin, 2015

(1) Sous Vichy, il y eut une justice d’exception sous le contrôle allemand mais aussi en concurrence avec les tribunaux du Reich. Le conseiller Jacques Faure-Pinguely présidait la section spéciale de Lyon du tribunal d’état. Il fut abattu chez lui par des FTP en décembre 1943, après le procès avec condamnation à mort de Simon Frid-Rabinovitch.

L’avocat général de Toulouse Pierre Lespinasse qui avait obtenu la tête du responsable FTP MOI
Marcel Langer en juillet 1943, sera tué en octobre 1943 par un homme seul de 7 balles de 7,65 en allant à la messe.

Il faut rappeler que les magistrats comme les policiers étaient les mêmes avant, pendant et après la guerre. Cette remarque vaut pour toutes les structures administratives de la France.

Voutezac : « L’affaire des oisifs » (1943)

Voutezac : « L’affaire des oisifs » (1943)

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Source photo : lemosin.net

A partir de mars 1942, Fritz Sauckel, le commissaire général du IIIe Reich pour l’emploi de la main d’œuvre, s’est employé à recruter le maximum de travailleurs dans toute l’Europe, et tout particulièrement en France.

Le 4 septembre 1942, le gouvernement de Vichy, afin de satisfaire une demande pressante, a promulgué une loi « relative à l’orientation et l’utilisation de la main d’œuvre » en vue de mobiliser les hommes de 18 à 50 ans et les femmes de 21 à 35 ans. Mais une seconde loi a vu le jour le 16 février 1943, encore plus contraignante, instituant un Service du Travail Obligatoire (STO).

Les jeunes gens nés entre le 1er janvier 1920 et le 31 décembre 1922 devaient se présenter à la Mairie du chef-lieu de canton dont dépendait la commune où ils résidaient, pour y être recensés et y subir une visite médicale.

Il se trouve que d’autres personnes ont été concernées par cette loi, au terme d’un processus inédit, le plus souvent passé sous silence dans les ouvrages généralistes.

Trois victimes

Courant mars 1943, le président de la délégation spéciale de Voutezac a reçu de la préfecture de la Corrèze une note lui demandant d’établir la liste des « oisifs », vivant sur le territoire de sa commune, avec le concours de trois personnes qualifiées de « respectables » ou d’ « honorables ».

D’après la déposition qu’il a faite devant le 14e Bataillon FTP, ils ont tous les quatre « déterminé les noms des jeunes gens susceptibles de [les] intéresser. » Il ne s’est pas rendu compte que les actes de ses subordonnés, qui l’ont, dit-il, « largement influencé dans cette circonstance, tombaient sous [sa] responsabilité. »

« Quand ces trois jeunes gens ont été découverts, personne n’a élevé la voix.

Quelques jours plus tard une voiture des GMR est arrivée, a enlevé les trois jeunes gens qui avaient été arrêtés à 4 heures du matin par les gendarmes d’Objat. Une grosse émotion a régné dans le bourg pendant quelques jours, et voyant cela la délégation spéciale conduite par moi est allée à la préfecture pour protester contre la forme d’arrestation de ces jeunes gens. Leur sort ne m’a pas préoccupé. Deux sont revenus après une intervention de l’intendant de police.

J’ai reçu une deuxième circulaire environ un mois après me demandant un autre état d’oisifs. Je n’ai pas répondu à ce sujet.

Je reviens sur le fait que personne n’a élevé la voix après la désignation des trois jeunes gens.

Il est absolument faux qu’un membre de la commission ait élevé la voix contre ce projet. Je démens avoir dit : « Nous sommes trois contre vous. » Je n’ai pas songé à m’inquiéter que ces gens allaient travailler pour l’organisation Todt.

Je reconnais avoir exécuté fidèlement les ordres sans songer à transmettre une liste néant ou à transmettre une liste sabotée. »

Cultivateur et président de la délégation spéciale, dont il a démissionné au mois de février 1944, il avait 75 ans. Il était membre de la Légion des Combattants.

Le deuxième membre de la commission est né le 2 mai 1887 à Redfern Sydney (Australie), d’origine belge, mais naturalisé français en 1932 ; volontaire en 1914, Croix de guerre belge.

Il précise qu’en « consultant les listes de recensement », ils ont ensemble « examiné le cas de chacun » et se sont arrêtés sur trois noms, qu’ils ont « d’un commun accord», décidé d’« inscrire sur la liste des oisifs », vu qu’ils ne leur « paraissaient pas travailler ». C’est par la rumeur publique qu’il a appris que les trois jeunes gens avaient été emmenés « comme des salauds ». Et d’ajouter qu’il ne pensait pas « que cette liste serait envoyée et qu’il ne s’est pas préoccupé du sort des jeunes gens. »

Comme le maire, il était légionnaire.

Le troisième témoin, auditionné dans le contexte de la libération du département, a déclaré que malgré son opposition, trois jeunes furent désignés et internés, une quinzaine de jours plus tard, au camp de Nexon (Haute-Vienne), d’où deux d’entre eux furent relâchés, alors que le troisième fut transféré en Allemagne.

Le secrétaire de mairie, présent à la délibération, a confirmé que ce dernier témoin avait bien « protesté pour l’envoi d’une liste néant », mais que le président de la délégation spéciale lui avait rétorqué ceci : « Nous sommes trois contre vous. »

Ces trois témoignages montrent combien l’exigence de vérité se heurte à la difficulté d’une enquête historique. Jean-Marc Berlière a raison lorsqu’il écrit que « le témoin, et c’est humain, a oublié, se trompe, confond, recompose, occulte, fabule, exagère, reconstruit, ment, invente, se vante, dissimule. »

Une des trois victimes a témoigné, ce qui aide à mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette sombre « affaire. » Le 1er septembre 1944, Jacques Lajugie, alors secrétaire à la Police de Sûreté de Limoges, a déclaré qu’au début du mois d’avril 1943, trois ou quatre jours avant qu’il ne se présente à un concours de la Police, il a été arrêté par la gendarmerie d’Objat et immédiatement transféré au camp d’internement de Nexon par une voiture des GMR de Tulle. Avec lui se trouvait Jean Sage, qui devait lui aussi se présenter quelques jours plus tard à un examen de la Police.

« Aucune explication » ne lui a été fournie. A la suite de l’intervention de l’Intendant de Police, ils furent tous les deux remis en liberté afin de pouvoir se présenter aux épreuves.

Dès qu’il fut libéré, il s’est livré à une enquête, de laquelle il est ressorti que leurs trois noms avaient été communiqués à la Préfecture de Tulle par un comité spécial, qui avait siégé en secret. Mais impossible pour lui d’obtenir d’autres précisions. Tout ce qu’il fut en mesure d’apprendre, c’est qu’ils avaient « été signalés comme oisifs… »

Cette affaire de Voutezac illustre, de façon saisissante, combien l’historien doit être prudent, et même précautionneux, lorsqu’il construit son récit à partir de témoignages, et prouve, s’il en est besoin, qu’il doit se livrer « à des vérifications scrupuleuses, des croisements incessants et des recoupements multiples. »

Afin de mieux débusquer des contradictions, des alibis et des a priori, des justifications et des subterfuges…

Gilbert Beaubatie

Vice-président de l’association HSCO