Info médias/Limore Yagil  » Le sauvetage des juifs dans la région d’Angers 1940-1944 « 

Extrait de la revue Catholica automne 2015 à propos de l’ouvrage de Limore Yagil « Le sauvetage des juifs dans la région d’Angers 1940-1944 » Geste ed. 2014

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(source : education.francetv.fr)

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sauvetage des juifs 1940 1944 Limore Yagil

 

Geste éditions

Des historiens contre l’Histoire ?

Des historiens contre l’Histoire ?

Par Alain Michel

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(Crédit photo : Sabrina Belkhiter/Salon du livre d’Histoire 2015)

Il existe des domaines de l’Histoire dans lesquels les affirmations des historiens deviennent tellement consensuelles qu’il semble impossible de prendre leur contre-pied, d’apporter une vision différente ou de tenter de susciter un débat. La communauté historienne a tranché, et il n’y a plus place pour une éventuelle remise en cause de certaines de ces affirmations même si elles peuvent être infondées. De plus, comme dans l’histoire du « téléphone arabe », l’erreur ou l’imprécision de départ a tendance à acquérir sa propre autonomie et à se déformer encore plus, s’éloignant encore de la vérité objective. La seconde guerre mondiale, s’en doute du fait de ses aspects idéologiques et moraux, est un terreau fort productif pour ce type d’affirmations non contrôlées, particulièrement en ce qui concerne l’occupation en France et le rôle du gouvernement de Vichy. Travaillant depuis plusieurs années sur la question de la Shoah en France, et notamment du rôle de Vichy dans la déportation et l’assassinat de près de 80.000 Juifs qui habitaient en France à cette période, je passe une partie de mon temps à relever les erreurs ou les exagérations de nombre d’historiens sur telle ou telle question. Se pose alors un problème de conscience : faut-il « dénoncer » publiquement ces erreurs, c’est-à-dire non seulement rétablir les faits dans mes propres travaux, mais également citer les inconséquences de certains de mes collègues historiens? Il y a quelque chose de désagréable dans le fait de mettre ainsi au pilori des historiens qui produisent également, par ailleurs, des travaux intéressants et importants. Mais d’un autre côté, le fait que ces historiens soient connus, honorés, voire parfois encensés, renforce encore plus les déformations dont nous avons parlé. Leur autorité reconnue a, en quelque sorte, valeur de preuve. Il est donc peut-être encore plus nécessaire, et presque d’utilité publique, de souligner les erreurs graves qui se glissent, ici ou là chez ces historiens reconnus, concernant des faits historiques (il est bien évident qu’il ne s’agit pas de « dénoncer » les interprétations de ces mêmes faits, l’interprétation étant par essence non-objective).

Je désire prendre ici un exemple précis pour illustrer ce phénomène, celui de la loi du 22 juillet 1940 relative à la révision des naturalisations; mon choix d’exemple est motivé par deux raisons. D’une part du fait de l’utilisation déformée de cet événement précis, qui est devenue courante chez nombre d’historiens. D’autre part car l’historienne Claire Zalc a réalisé un travail extrêmement minutieux et complet autour de cette loi et de son application pour la HDR qu’elle a soutenu en décembre 2015, et dont j’ai pu consulter un exemplaire. Ce travail devrait être publié dans les mois qui viennent et il faut espérer que cette mise au point scientifique remettra les pendules à l’heure, encore qu’en matière d’idées reçues, il ne faut jurer de rien.

Quelques mots, tout d’abord, sur cette loi du 22 juillet. Elle comprend 3 articles[1] :

Art. 1er. Il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 aout 1927 sur la nationalité.

Art. 2. Il est institué à cet effet une commission dont la composition et le mode de fonctionnement seront fixés par arrêté du garde des sceaux, ministre secrétaire d’Etat à la justice.

Art. 3. Le retrait de la nationalité française sera, s’il a lieu, prononcé par décret pris sur le rapport du garde des sceaux, ministre d’Etat à la justice, et après avis de cette commission.

Ce décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la qualité de Français.

Cette mesure pourra être étendue à la femme et aux enfants de l’intéressé.

On le voit, ce texte de loi est xénophobe, mais il n’est pas lié directement à l’antisémitisme. Parmi les étrangers ayant acquis la nationalité française à la période concernée, il y a bien sûr des Juifs, mais cette loi ne les vise pas de manière particulière, et aucun texte d’accompagnement ou déclaration de presse contemporains de la publication de la loi ne fait la moindre allusion aux Juifs. Certains diront peut-être que l’association des mots « étranger » et « juif » est courante dans les années trente, mais on est déjà dans une interprétation qui ne se rattache à aucun fait, du moins au moment de la promulgation de la loi. C’est au bilan que l’on constate que l’application de cette loi a été nettement plus sévère pour les Juifs naturalisés que pour les non-juifs. Claire Zalc note ainsi que dès septembre, les instructions données à la commission réclament un examen tout particulier des dossiers des Juifs étrangers naturalisés. Mais, bien entendu, l’application antisémite d’une loi ne transforme pas celle-ci en une loi antisémite. La loi de 1955 sur l’Etat d’urgence a été adoptée dans le contexte des « événements » d’Algérie. Son application en 2015 suite aux attentats du 13 novembre ne transforme pas les députés de la quatrième république en pourfendeurs du Djihadisme.

Pendant longtemps, ceux qui se sont penchés sur la Shoah en France n’incluent pas cette loi dans leurs préoccupations. Raul Hilberg dans sa description de la situation française ne l’aborde pas, et lorsque le CDJC (aujourd’hui Mémorial de la Shoah) associé à l’Association de Serge Klarsfeld, la FFDJF[2], publie « Les Juifs sous l’occupation : recueil des textes officiels français et allemands, 1940/1944 » en 1982, la loi du 22/7/40 n’y apparaît pas, puisqu’il ne s’agit pas d’un texte légal concernant de manière particulière les Juifs sous l’occupation. Il semble que Marrus et Paxton, l’année précédente dans leur livre « Vichy et les Juifs« [3], soient les premiers à associer, prudemment, la loi du 22 juillet 1940 au récit de l’antisémitisme vichyssois. Il faut remarquer cependant que dans la nouvelle version du livre, parue en 2015, ces auteurs renforcent leur prudence en parlant « d’autres lois, antérieures au statut, [qui] semblent plus xénophobes qu’antisémites« .

Cette prudence va s’effacer de plus en plus chez d’autres auteurs. En 1993, dans son « Calendrier de la persécution des Juifs en France« , Serge Klarsfeld mentionne à la date du 22 juillet 1940 le décret-loi de Vichy mais termine sa notice par cette phrase « Au total plus de 7000 Juifs seront officiellement dénaturalisés, ce qui facilitera souvent leur déportation ultérieure« . Non seulement le constat de la « facilité de la déportation » est totalement gratuit, puisque qu’aucune étude n’a établi une éventuelle corrélation ou non entre dénaturalisation et déportation, mais de plus, en ne mentionnant que les Juifs et en « oubliant » les plus de huit mille non-juifs dénaturalisés, il laisse entendre que cette loi ne concerne que les premiers[4].

La même année, François et Renée Bédarida[5], s’ils n’omettent pas eux de rappeler les non-juifs, introduisent la Loi en question par une phrase sans ambigüité : « A Vichy, dès les premiers pas du nouveau régime, à la croisée de l’antisémitisme doctrinaire et de l’antisémitisme vulgaire, on s’active contre ceux que Maurras appelle les « étrangers de l’intérieur ». » La mesure xénophobe est donc devenue franchement antisémite.

Tout le monde ne tombe pas dans ce piège, il faut le préciser, que ce soit Renée Poznanski, André Kaspi ou Asher Cohen dans leurs ouvrages sur la Shoah en France qui paraissent dans les années 1990. En fait, c’est surtout dans les ouvrages généraux sur la période de Vichy qu’erreurs et imprécisions foisonnent. J’en prendrai deux exemples. En 2007, Henry Rousso fait paraître un Que Sais-je sur « Le régime de Vichy« . Il y écrit carrément : « La première mesure de Vichy contre les juifs date du 22 juillet 1940, moins de deux semaines après l’instauration du nouveau régime. Elle concerne la révision des naturalisations« [6]. On ne peut être plus clair dans la déformation des faits et cela pose question quant à la méthode de travail de cet important historien. Plus récemment, Marc Ferro, dans son livre Pétain, les leçons de l’Histoire, parlant des premières mesures prises contre les étrangers, écrit lui que « le 22 juillet 1940, sans aucune demande préalable des Allemands, le ministre de l’intérieur Raphaël Alibert retire leur nationalité à 15 154 étrangers, sur environ 500 000 naturalisés depuis 1927. Parmi eux se trouvent 40 % de Juifs« . Raphaël Alibert, qui est d’ailleurs garde des sceaux et non pas ministre de l’intérieur, aurait donc en un jour dénaturalisé toutes ces personnes, ce qui est bien sûr faux et supprime toute la profondeur chronologique de l’application de la loi concernée. De plus, on se demande en quoi les Allemands auraient dû intervenir dans une mesure qui concerne la reconstruction de la France vue par Vichy en été 1940.

Quel est l’enjeu derrière ces affirmations inexactes? Depuis plus de trente ans, la Shoah en France est devenu l’événement central de l’historiographie de Vichy, le paradigme incontournable de l’histoire de cette époque. Pour certains auteurs, il est donc important de montrer que dès ses premiers pas, le régime de Vichy a placé l’antisémitisme et la persécution des Juifs au centre de ses préoccupations principales. Or il se trouve qu’à part la suppression du décret Marchandeau[7], le 16 août 1940, il n’existe aucune mesure spécifique de Vichy contre les Juifs jusqu’au statut des Juifs, début octobre 1940. Au lieu de se poser la bonne question historique, qui a mon avis devrait être « comment expliquer ce tournant brusque de l’adoption du statut en octobre 1940 alors que rien ne l’annonçait vraiment? », il est plus facile apparemment pour certains historiens de transformer une mesure xénophobe en mesure antisémite, « démontrant » ainsi que l’antisémitisme est le péché originel du régime de Vichy. Nous sommes ainsi en présence d’une Histoire idéologique et téléologique, qui mérite d’être dénoncée car elle constitue finalement une nuisance pour l’Histoire scientifique à vocation d’objectivité, même si cette dernière est difficile à atteindre.

 

 

[1] In Dominique Rémy, Les lois de Vichy, éditions Romillat, 1992, pp. 55-56.

[2] Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France.

[3] Calmann-Lévy, 1981, p.17-18.

[4] Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France et The Beate Klarsfeld Foundation, juillet 1993, p. 18.

[5] In s.d. Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, La France des années noires« , tome 2, Seuil, 1993, réédition 2000, p. 150.

[6] Puf, 2007, p. 80.

[7] Qui en avril 1939 restreint la liberté de la presse en prévoyant des poursuites « lorsque la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura eu pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants »

Puits de Guerry : Vrais faux coupables

Puits de Guerry

(source photo : museedelaresistanceenligne.org)

Vrais faux coupables

Auteur : Jean-Marc Berlière

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On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu et dans le domaine de l’histoire, où le premier mot – sinon le dernier – appartient au vainqueur, l’historiographie reprenant plus ou moins (in)consciemment et prudemment la mémoire officielle et les mythologies bâties par le vainqueur à sa propre gloire, accable les vaincus (normal !)et n’hésite pas à leur imputer des crimes commis par d’autres.

L’exemple sans doute le plus connu est celui de Katyn et du massacre de plus de 4000 officiers polonais qui y fut opéré à l’automne 1940 par les tueurs du NKVD : un massacre que l’URSS imputa pendant des décennies, aux nazis, au mépris des faits et des preuves, tant il est vrai que ces derniers avaient commis des milliers de Katyn pendant leur occupation (sur ce massacre, Cf. le livre de référence : Victor Zaslavsky, Le massacre de Katyn, Perrin, Tempus, 2007)

Il aura fallu attendre 1990 pour que les Soviétiques, par la personne de Gorbatchev, reconnaissent la paternité de ce crime : une paternité qui dérange encore la gauche française comme l’a montré l’hostilité de l’ accueil, en 2009, du film de Wajda dont le père  Jakub Wajda, capitaine au 72e régiment d’infanterie, fut l’un des officiers assassinés (sur le sujet et les tabous de la gauche française, Cf. le très bel article d’ Adam Michnik  dans le Monde du 15 Avril 2009 en réaction à l’invraisemblable ignorance révélée par la critique du film dans le même quotidien, le 7 avril précédent)

L’historiographie française n’est pas avare de telles attributions mensongères ou indues.

Nous rendrons donc dans cette rubrique épisodique à fréquence variable à César (ou Landru ?) ce qui est indûment attribué à d’autres.

La milice et le crime des puits de Guerry

Par trois fois, les 24, 26 juillet et 8 août 1944, 26 puis 3 juifs puis 8 femmes (certaines portant des traces de violence sadique) conduits dans une ferme au lieu-dit Guerry (commune de Savigny-en-Septaine) furent jetés, pour la plupart vivants, dans l’un des puits très profonds de la ferme. Les assassins prirent la précaution de jeter des pierres et du ciment par-dessus les corps pour dissimuler un crime qui serait resté inconnu sans le témoignage d’un survivant qui permit la découverte et l’exhumation des corps. Ces crimes monstrueux sont généralement attribués à la Milice française et en particulier à Joseph Lécussan, un antisémite pathologique et virulent, par ailleurs l’assassin de Victor Basch qu’il a tué le 10 janvier 1944 à Lyon. Ce massacre de Guerry serait une conséquence de l’affaire de St Amand Montrond (sur cette affaire cf T. Todorov, Une tragédie française : Été 44, scènes de guerre civile. Seuil)

Il n’est pas question ici de réhabiliter Lécussan, ni la Milice dont les responsabilités et les dérives sont connues et attestées dans d’autres lieux et d’autres affaires, mais, comme pour l’assassinat de Georges Mandel (Cf J.-M. Berlière et F. Le Goarant, Liaisons dangereuses : Miliciens, truands, résistants à l’été 1944, Perrin, 2013), de rétablir les responsabilités et de rappeler que Milice et miliciens – toujours désignés (par ignorance, paresse intellectuelle, idéologie ?) comme auteurs ou responsables de tous les crimes et exactions commis sous l’occupation (quand bien même parfois alors que la milice n’existe pas encore ou n’est pas déployée en zone nord)- n’est pas responsable d’un crime qu’on lui attribue un peu trop généreusement et précipitamment.

En réalité, les 37 juives et juifs assassinés dans des conditions particulièrement ignobles aux puits de Guerry, après avoir été préalablement extraits de la prison de Bourges, le furent par des Allemands du SD de Bourges, assistés de Pierre Paoli, un auxiliaire français impliqué dans nombre d’autres crimes et tortures.

Ni le SD, ni Paoli n’ont à voir avec la milice.

Si quelques-unes des victimes avaient bien été arrêtés à St Amand Montrond le 20 juillet sur les instructions de Lécussan* « qui a usurpé le titre et les fonctions de préfet du Cher » (lettre de Pétain à Laval du 6 août 1944), une fois livrés aux Allemands (le 21) ils ne dépendaient plus que de ces derniers.

La meilleure mise au point sur cette affaire complexe semble être celle de Jean-Yves Ribault (ancien directeur des Archives Départementales du Cher)

La tragédie des puits de Guerry (été 1944) : étapes, rouages et mobiles d’une répression raciale

qui rappelle que :

«L’exécution de Philippe Henriot exacerba l’antisémitisme virulent de Lécussan et de ses acolytes, tels Roger Thévenot, son collègue de Bourges (chef départemental de la Milice pour le Cher-Nord, exécuté à Bourges, le 8 août 1944, sur l’ordre du commandant Colomb — Arnaud de Vogüé —, chef des FFI du Cher-Nord). Selon toute apparence, elle constitua le prétexte qui inspira à Lécussan la rafle des juifs de Saint Amand Montrond (les 20 et 21 juillet) et leur livraison à la police allemande. » ]

Il pose ensuite cette question dont on a trop tendance à oublier la pertinence quand on se situe après la découverte de la shoah :

« On doit se demander quel sort les miliciens en général, leur chef Lécussan, cet activiste antisémite, en particulier, envisageaient pour les juifs qu’ils livraient à la police allemande ? Interrogation qui concerne d’ailleurs l’ensemble des partisans de la collaboration, depuis le sommet de l’État français jusqu’au militant ordinaire de la Révolution nationale. À Saint-Amand, comme partout ailleurs, la réponse la plus probable reste celle qui était la plus répandue dans l’opinion publique, y compris dans les cercles miliciens : les juifs étaient transférés en Allemagne ; les plus avertis pouvaient préciser : dans des camps de travail à l’Est. À partir de l’entrée des malheureux juifs de Saint-Amand dans le quartier allemand de la prison de Bourges leur sort, fatalement funeste, échappait à Lécussan. Les procédures habituelles de déportation auraient dû leur être appliquées par le SD de Bourges sous le contrôle hiérarchique du Kommandeur d’Orléans. Ce ne fut pas le cas, pour des raisons que Paoli a données avec une grande vraisemblance : ‘Comme nous étions au 24 ou 25 juillet, il était difficile, sinon impossible, d’emmener les juifs dans les camps de concentration allemands. Hassé a demandé à Orléans si cependant leur transfert en Allemagne était possible. Il lui a été répondu par le Kommandeur d’Orléans qu’il n’y avait plus moyen d’assurer leur départ en Allemagne et qu’il fallait les « liquider ». Il n’y avait en effet plus de place du tout à la prison de Bourges, qui se trouvait pleine et dans l’impossibilité de recevoir de nouveaux détenus. L’extermination de ces juifs a donc été décidée. Je suis prêt à m’expliquer en détail sur la façon que nous avons employée pour y parvenir’ ».

Les coupables (les hommes du SD de Bourges) échappèrent au châtiment :

« il y eut bien un procès dit « de la Gestapo de Bourges », les 25 et 26 avril 1950, devant le tribunal militaire de Lyon, visant les policiers allemands du SD de Bourges, nommément Merdsche, Hassé, Knittel, Winterling, Schulz, Hemmerich et Bazedow. Seul ce dernier comparut et minimisa systématiquement son rôle, consentant à peine à avouer quelques brutalités et niant énergiquement être pour quoi que ce soit dans le massacre de Guerry. Il confia seulement que, de retour en Allemagne avec ses camarades, Hemmerich lui aurait avoué que c’était lui qui, avec Winterling, et sur l’ordre de Hassé, avait exécuté les juifs et que Paoli n’avait pas participé à l’exécution. Cette indication est si proche de celle de Paoli que l’on a le choix : ou bien elle la corrobore ou bien, le témoignage de Paoli étant dans le dossier du procès de Lyon, les (excellents) avocats de Bazedow en ont eu connaissance. Condamné à dix ans de réclusion, Bazedow était rayonnant à l’énoncé du verdict, nous disent les comptes-rendus de presse. Ses complices étaient condamnés à mort par contumace. (Aucun de ces condamnés à mort par contumace n’eut à répondre de ses crimes et exactions. Le plus haut gradé, Fritz Merdsche, retrouvé en 1976 par Serge Klarsfeld à Francfort, où il exerçait ses fonctions de juge au tribunal, nia toutes les accusations en bloc, allant même jusqu’à affirmer qu’il n’y avait jamais eu de Gestapo à Orléans, ce qui, du strict point de vue sémantique, était exact. Il mourut en 1985 après une paisible retraite. On pourrait sans doute en dire autant de Hassé et de ses subordonnés. Pour être complet, signalons que le Tribunal militaire de Dijon condamna en mai 1948 à cinq ans de travaux forcés Marie-Eugénie F…. dite Annie, la jeune secrétaire bilingue et maîtresse de Hassé, qui connut tout de l’activité du SD de Bourges). »

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* Notons qu’en juillet 44, Joseph Lécussan, antisémite compulsif et pathologique, qui avait été arrêté en avril 1944 et interné sur ordre de Darnand après l’assassinat des époux Basch, le 10 janvier 1944, puis libéré, n’exerçait plus aucune responsabilité au sein de la Milice.

Un tabou de l’Histoire : Les policiers résistants

UN TABOU DE L’HISTOIRE : LES POLICIERS RESISTANTS

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Le 21 août 1944, L’Humanité note : « le Comité Parisien de Libération a pu, avec juste raison, afficher sur les murs de Paris : Policiers, nous sommes fiers de vous ! ». Le 22, le Conseil National de la Résistance publie une motion par laquelle il « porte spécialement à la connaissance du pays le magnifique courage des défenseurs de la Préfecture de Police, proclamant que l’attitude héroïque de la police parisienne est à la fois un exemple donné à tous, et une promesse d’amitié française entre le peuple de la capitale et les gardiens de l’ordre républicain. » Le même CNR rendra hommage dans son compte-rendu d’activité à « la police parisienne, (…) faisant front contre l’ennemi et marchant avec le peuple ». Le 8 septembre Rol écrit : « Dès le premier jour, (…) par suite de la magnifique résistance de la Préfecture de Police, les boches ont été stupéfiés et ont perdu leur sang-froid ».

Puis, à Paris et ailleurs, les mémoires se refaçonnent. Le matraquage des idées reçues l’emporte sur la réalité. Peu se souviennent que c’est aux policiers que Paris doit sa Libération. Moins encore savent la réalité de ce qu’écrit le CNR quand il évoque « l’esprit de Résistance (…) si prompt et si puissant » de cette police. Aujourd’hui, la Fondation de la Résistance est de ceux qui occultent la place de la police… Les mémoires ont été reconfigurées, et l’Histoire avec. Or les premiers groupes de la Résistance policière se créent dès juillet-août 1940. Les cadres du Coq Gaulois au commissariat parisien des Ternes (dont son chef, le commissaire Albert Louis Lebon, Compagnon de la Libération) sont arrêtés le 21 janvier 1941, remis à la justice allemande par le préfet de police Roger Langeron lui-même et condamnés à la déportation deux mois plus tard. Le groupe Frise de l’agent administratif Sarah Rosier tombe deux jours après le Coq, avec le même résultat. Le groupe Valmy sera démantelé par les Brigades Spéciales en mars 1943 : son créateur, le brigadier-chef Arsène Poncey, mourra à Mauthausen. Son adjoint, le commissaire Edmond Dubent, arrêté en décembre 1943 avec son collègue Charles Henri Porte -le premier collaborateur de Jean Moulin- disparaîtra à Nordhausen après avoir créé le plus gros mouvement de la PP, L’Honneur de la Police (près de 1500 policiers) et alors qu’il préparait un attentat contre la Gestapo française de la rue Lauriston. Tout au long de la guerre, des agents parisiens vont servir la Résistance, pendant que certains de leurs collègues s’affrontent avec un Parti Communiste au comportement aussi variable qu’ambigu. Et c’est un membre de la police parisienne, Paul Campinchi, qui créera l’important réseau d’évasions Shelburn. Un autre, Daniel Ungemach-Benedite sera l’adjoint et successeur de Varian Fry au Comité Américain de Secours à Marseille. C’est un gardien de la paix de Paris – le radio Jean-Baptiste Allard- qui guidera l’avancée des forces du Débarquement en Normandie. C’est aussi un policier, le brigadier Armand Fournet, qui sera le premier à forcer l’entrée de l’Hôtel de Ville de Paris le 20 août 1944.

Dans le reste de la France, le même phénomène éclot. Le brigadier lillois Jules Noutour crée La Voix du Nord en juillet 1940 et y associe de nombreux collègues. Une douzaine de policiers français de la concession de ShanghaÏ rejoignent simultanément de Gaulle : les missions en France de l’inspecteur Roger Lardy permettront le développement de Témoignage Chrétien et la remise d’une lettre de de Gaulle à Mgr Saliège, l’évêque de Toulouse. A Calais l’inspecteur Marcel Féty crée le réseau Jean de Vienne. A Alger, le commissaire André Achiary propose tôt un plan de dissidence militaire et administrative, avant d’être, avec José Aboulker, le coorganisateur du débarquement allié en novembre 1942 : le commissariat local, siège du poste de commandement du « coup » qui neutralisa l’état-major de l’Armée d’Afrique, se verra récompensé d’une rare médaille de la Résistance. Et ce sont des policiers qui, à Marseille, libèreront Marie-Madeleine Méric (la patronne du réseau L’Alliance) et l’accompagneront en Angleterre. Parallèlement, d’autres policiers créent une dizaine de réseaux dont Ajax, sous l’égide du commissaire Achille Peretti, et jusqu’en Indochine où le commissaire Jacques Obrecht meurt en déportation pour avoir constitué un groupe de résistants. Certains se trouveront à la tête de sections à Bir-Hakeim (les commissaires Bourgoin, Blanchet, Favre ou l’inspecteur Verniolle), quand d’autres dirigeront de gros maquis (tel l’agent administratif Pierre Hergault à Saint-Brieuc), y laissant parfois leur vie (l’inspecteur André Jeanne-Bouillar –Dédé le Basque– dans le Bordelais ou son collègue Charles Mary en Dordogne), et l’inspecteur Pierre Paul Ulmer sera le chef de région R6. Dans le Nord, c’est le commandant de gardiens de la paix Adolphe Herry qui entraînera dès 1943 dans la Résistance les trois Groupes Mobiles de Réserve de la Région (ancêtres des CRS) : il y laissera la vie.

Ces engagements multiformes ne doivent pas occulter les rafles et actions contre les étrangers (surtout Juifs) réfugiés en nombre en France, et rejetés par la majorité de la population, mais des policiers vont aussi contribuer au sauvetage de Juifs. Lors de la rafle du Vél d’Hiv, les informations distillées par les policiers permettront de sauver plus de 11000 Israélites. 53 policiers seront d’ailleurs faits Justes parmi les Nations, parmi bien d’autres qui ont contribué aux sauvetages, tel le gardien Robert Barbier, capturé en juillet 1942 en faisant passer 17 Juifs en zone libre et mort en déportation. Si, appliquant les textes de la IIIe République, une minorité de policiers motivés a aussi lutté avec une belle constance contre un Parti Communiste aux convictions changeantes, d’autres ont rejoint son annexe, le Front National de la Police, qui sera la seconde composante de la Résistance policière parisienne. L’épuration réservera un sort sans grandes nuances aux policiers jusqu’au boutistes de Vichy, tout en épargnant le préfet René Bousquet et leurs autres chefs non-policiers ou les magistrats. Avec à la clé une question iconoclaste : qu’aurait été une France libérée avec un PC dans toute sa puissance ? Une autre dictature ? Une seconde DDR ? On ne peut que regretter la décision de de Gaulle de privilégier la vengeance/exorcisme contre la France de Vichy -même sur ceux qui n’ont pas trahi, mais défendu un autre patriotisme- au détriment d’une réconciliation. Il a ainsi favorisé, par la transformation des forces de l’ordre en boucs émissaires, une épuration sauvage dont l’économie pouvait en grande partie être faite.

Pour mémoire, moins de 10% des résistants non-communistes ont été arrêtés par les polices françaises, qui par contre ont interpellé 80% des communistes capturés. Et 75% des Juifs de France ont survécu : une « aberration » dans l’Europe occupée… Quelques autres chiffres, pour finir : près de 3500 policiers (sur 65000) ont accompli des actes de résistance clairement identifiables, plusieurs dizaines de milliers furent pour le moins passifs – avec les risques que cela comportait-, plus de 1400 sont arrêtés -par les Allemands, les Italiens ou les Japonais et parfois par d’autres Français- et internés. Près de 4000 ont été révoqués et quelques 600 furent déportés. Au total 800 sont morts à l’occasion de leurs activités résistantes. Neuf seront Compagnons de la Libération.

La Résistance policière n’est pas une illusion. Confondant l’institution avec ceux qui la composent, la majorité de nos historiens voient l’arbre (quelques centaines de policiers collaborateurs) et non la forêt (de milliers de policiers patriotes) qu’il cache.

Luc RUDOLPH

Auteur de Policiers Rebelles (2014, Ed SPE) et Policiers contre policiers (2015, Ed SPE).

Pour aller plus loin :

Interview de Luc Randolph

Extraits de l’ouvrage « Policiers rebelles »