Les faux traîtres

faux traîtres Poitiers

(Source : photomontage affiche 1943 delcampe.net/carte ancienne Blondel la Rougery)

Les faux traîtres par Luc Rudolph, membre actif de l’HSCO

Le 17 juillet 1944, l’inspecteur de police résistant Antoine Cantin est fusillé à Millac ou à Le Vigeant (Vienne), avec son adjointe et peut-être maîtresse –résistante aussi, la surveillante de police Fernande Gaillard, sur décision d’une cour martiale du maquis présidée par le capitaine Maurice Blondel.

L’inspecteur des Renseignements Généraux Antoine Cantin Le Saint, 91, est né à Phalsbourg (Moselle) en mai 1919. Quand la Moselle devient allemande, Cantin n’hésite pas : il s’évade vers la zone libre et devient dans un premier temps employé du Cadastre en Dordogne. Il y sera un des fondateurs de la Légion des Alsaciens-Lorrains, une structure violemment antiallemande et anti-collaborationniste. Il sera aussi un des premiers agents locaux des MUR (Mouvements Unis de Résistance) après avoir œuvré pour Libération-Sud. Recruté dans la police en 1943, d’abord en Dordogne, il avertit des habitants de Jaunay-Clan et de Chasseneuil visés par des sympathisants de la collaboration. Puis il se trouve nommé aux Renseignements Généraux à Poitiers. Là, son collègue Jean Henri Guibert1 Kiki le recrute rapidement au sein d’un petit groupe, Espérance, créé par le capitaine Olivet, La Chouette, dont l’objectif est de fournir des informations à toutes les structures locales de la Résistance. Les deux policiers en seront les chefs. Une employée des RG locaux, Suzanne Brunelière et un autre inspecteur de police, Albert Léon font aussi partie des informateurs. Ils seront immatriculés au réseau Eleuthère, sous-réseau Acajou. Grâce surtout à Guibert et à Cantin, le groupe obtient de nombreux renseignements sur les opérations programmées contre les maquis locaux. Ainsi, à la ferme d’Ys, le maquis Gilles dénoncé par un traître, est sauvé : l’encerclement effectué le lendemain par les Allemands se referme sur le vide. L’activité résistante de Cantin consiste d’ailleurs aussi à infiltrer les structures de la Collaboration et à démasquer leurs membres et les agents des Occupants2, telle une femme de l’Isle-Jourdain, qui, jusque là, avait dupé tout le monde. Ils fournissent aussi des faux-papiers et orientent les volontaires vers les maquis. En juin 1944, les deux policiers sont nommés au service de renseignements à l’état-major départemental des FFI. Contraints de pratiquer le double-jeu, ils sont chargés par l’intendant de police Lemoine de repérer les maquis. Ils le font, en l’informant toujours trop tard, assistés par la surveillante de police Fernande Gaillard, qui accepte de ne pas communiquer d’informations qui ne seraient pas passées par les deux inspecteurs. Elle ira jusqu’à rédiger des faux-rapports, pour calmer l’impatience de Lemoine. Du coup, Allemands et miliciens arrivent toujours avec un fatal temps de retard…

Le 10 juin, Guibert et Cantin se rendent en moto dans les Deux-Sèvres, à Montalembert, pour prévenir le maquis de la Butte-Rouge d’une action de la Milice le soir-même : elle vint en fait le lendemain, mais trouva les lieux désertés. D’autres résistants sont alors sauvés par l’avis de trahison que donnent les policiers au sujet d’un nommé Pierron et plus tard sur une dame Bergon. Les deux policiers sauvent aussi par des avis donnés à temps les maquis implantés dans le secteur Adriers-Plaisance, sillonné le lendemain par les troupes allemandes. A la mi-juillet 1944, l’intendant de police envoie les deux hommes dans le secteur de L’Isle-Jourdain : ils commencent par se présenter au chef FFI local –rattaché à l’Armée Secrète de la Vienne-, le capitaine Blondel, Michel, qui les reçoit mal, les renvoie vers son supérieur, le capitaine Chêne, et les invite à ne plus reparaître. Mieux reçu par Bernard, Chêne, celui-ci se met d’accord avec les policiers pour qu’ils lui rendent régulièrement compte. Ils lui soumettent dès lors systématiquement au préalable, pour éviter tout faux-pas, les rapports adressés à Lemoine. Guibert et Cantin se séparent : seul le second revient sur les terres où il est proscrit. Son retour coïncide avec une opération des occupants qui arrêtent deux gendarmes locaux, le 17 juillet.

Cantin, interpellé ce jour vers 17h par les maquisards, rejoint au Vigeant, pour une brève captivité, Fernande Gaillard, arrêtée deux jours plus tôt. Blondel, sans rechercher l’ombre d’une preuve contre les deux captifs, les fait immédiatement passer en cour martiale vers 18h et condamner à mort. Le maquisard qui garde Cantin raconte lui avoir proposé de s’enfuir avec lui, mais a essuyé un refus de l’inspecteur : « Je suis innocent, je ne me sauverai pas, je resterai propre jusqu’au bout ». Les deux policiers sont abattus au bord d’un chemin, vers 23h. Blondel n’a jamais cherché à contacter son supérieur, dont il ne se sent pas dépendant, n’a respecté aucune procédure des cours martiales (il est pourtant officier de chancellerie…), et ne rend aucun compte. Ultérieurement, alors qu’il est initialement chargé de l’enquête sur cette tragique exécution, il accumulera les mensonges, affirmera d’abord que l’homme et la femme ont été abattus lors d’une tentative de fuite, avant d’admettre leur exécution sommaire. Il s’opposera même sans vergogne à la réhabilitation des victimes de son incurie. L’enquête menée ultérieurement par la Sûreté Nationale est un modèle du genre3. Le corps de Cantin, retrouvé à la Barrière des Loges, dépouillé de tout objet, sera dès lors considéré comme étant celui d’un inconnu. Il faudra attendre la fin de la guerre pour que la disparition de Cantin éveille quelque émoi. Mais ce sera l’action conjuguée de ses anciens collègues, de ses camarades d’Espérance et d’Eleuthère (en la personne du capitaine Sommen, Vallin, Christian), des parents du policier, puis du journal régional L’Est républicain, pour obtenir une révision du « procès » bâclé.

Les juridictions saisies estimeront que « les charges relevées contre Cantin s’avèrent inexistantes » et considéreront la condamnation et l’exécution totalement infondées, quoique couvertes par l’amnistie, pointant les multiples dysfonctionnements d’un Blondel obstiné dans son égarement. Les diverses enquêtes ultérieures concluront de même, avec des attendus particulièrement durs du général Duche en mai 1948, qui évoque en Cantin « cet excellent patriote, victime de l’erreur d’un officier ». En 1947, le Ministre de l’Intérieur parlait déjà de « la tragique incurie du colonel Blondel ». La DGER se contentait en 1946 de stigmatiser une « regrettable légèreté »… Cela n’empêchera pas Maurice Blondel d’être un lieutenant-colonel à la conscience sereine, aveuglé par ses certitudes, quoique vigoureusement mis en cause par ses anciens compagnons pour avoir, selon eux, souvent été absent lors des combats… Il est vrai que d’autres témoins louent son parfait courage. Cantin sera finalement reconnu « Mort pour la France », homologué sous-lieutenant, et décoré de la Croix de guerre avec une citation à l’ordre du Corps d’Armée. Le policier n’aura pas pu sauver deux gendarmes : le lieutenant Priquet et l’adjudant Coustant, qu’il avait identifiés comme étant ciblés par les collaborateurs et les Allemands. Arrêtés le 17 juillet, ils mourront en déportation où ils croiseront Guibert.

Kiki, pour sa part est arrêté un peu plus tard, le 26 juillet 1944 par les Allemands, sur dénonciation de la Milice, incarcéré à la prison de la Pierre-Levée, et déporté le 18 août. A Buchenwald, puis dans son kommando, Guibert sera rudement maltraité par des nazis ou des kapos sadiques : les coups de gourdin et de marteau reçus sur la tête le feront cruellement souffrir encore des années plus tard. Tombant évanoui un matin à l’appel, il passe trois semaines à l’infirmerie, soigné par un médecin espagnol. Quand le kommando de Bad Gandersheim, Guibert en profite pour s’évader à hauteur de Mersdorf. Il est rapatrié le 13 mai 1945, invalide à 115%. Quand il découvre le sort de Cantin, il entame ses recherches qui contribueront à sa tardive réhabilitation. Jean Guibert sera promu commissaire. Il est père de deux filles. Fernande Gaillard est la grande oubliée de l’affaire : son identification complète (elle est parfois affublée du prénom de Germaine) et sa sépulture sont encore inconnues.

Luc RUDOLPH

Auteur de « Policiers contre policiers », Ed SPE, 2015.

1 Né en 1921 à Bordeaux (Gironde).

2 Le rapport d’enquête indique qu’une liste complète des agents de la Milice et de la LVF a été établie par eux : elle se trouverait aux archives départementales.

3 A voir dans les Archives du BCRA au SHD.

Pour ce qui concerne plus particulièrement Mlle Fernande Gaillard, adjointe de Cantin et fusillée avec lui, voir l’article de notre adhérent, M. Laurent Busseau, sur son site (attention : Mlle Gaillard n’était pas d’origine bordelaise, elle était née à Nice) : http://www.historien-sans-frontiere.com/2017/02/28/365/

 

Le drame des Alsaciens-Mosellans en France

alsace occupation allemande hugel

(crédit photo : Etienne Hugel)

Charles Bohnert, membre fondateur de l’association HSCO parle courageusement du déni de justice qui a frappé les Alsaciens-Mosellans réfugiés, notamment dans la région de Vierzon dans le Cher. Un peu à la façon des animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine.

Il est utile de rappeler qu’en septembre-octobre 1939, environ 120 000 Alsaciens-Lorrains, habitant près de la frontière allemande devenue zone des combats, seront transférés dans le Centre et le Sud-Ouest de notre pays.

Les différences culturelles, l’accent germanique ne facilitent pas l’intégration temporaire.

Les occupants vont avoir un besoin important et urgent d’interprètes. Ils vont donc engager massivement des Alsaciens-Lorrains naturellement bilingues.

A la Libération s’ouvrit une période de suspicion généralisée et administrative à l’encontre de nos compatriotes venus de l’Est, qualifiés souvent de boches.

Michel Martineau

Le drame des Alsaciens-Mosellans en France par Charles Bohnert

Durant les quatre années d’occupation, des réfugiés Alsaciens-Mosellans auront des activités liées à leurs emplois dans les départements annexés. Ex : dans l’enseignement, dans la gendarmerie, dans la police, dans les administrations de l’état. Pour toutes ces personnes à la Libération, une enquête des services de police sera demandée afin de leur permettre de retourner chez eux. Malheureusement dans certains cas, les agents chargés des enquêtes n’agissaient pas au mieux des intérêts des demandeurs. Des mises en détention administratives seront souvent la solution de facilité, ce qui va entraîner pour certains réfugiés, l’impossibilité de retrouver leur ancien travail au sein des administrations.

En 1944 et 1945, la chasse aux collaborateurs ou supposés sera un des buts principaux de certains (résistants). Chaque région, chaque ville a eu des interprètes. Si certains ont effectivement intégré les forces d’occupations dans divers services, beaucoup ne seront que des employés au titre d’interprète auprès des autorités Françaises et Allemandes. Malheureusement le regard qui sera porté sur eux par une partie de la population ne fera que provoquer une forme de haine vis-à-vis d’eux. Pour ces hommes et ces femmes, même en prouvant qu’ils avaient simplement fait un travail en toute honnêteté , les conséquences pour beaucoup seront des plus dramatiques. Plus de 72 ans après, pour beaucoup de personnes ces Alsaciens ou Mosellans restent des boches.

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Le drame des Alsaciens-Mosellans par C. Bohnert

DSCN4971 - Copie

Charles Bohnert, membre fondateur de l’association HSCO