Conférence « la science contre le crime ? Naissance, espoirs et illusions de la police technique et scientifique »

Conférence 24 février 2017

Nous vous informons que Jean-Marc Berlière animera une conférence vendredi 24 février 2017 à 20h30 à Joigny (89) ayant pour thème « La Science contre le crime ». Entrée libre

Salle Jean Debussy

61 rue Saint Jacques

89300 Joigny

T : 03 86 62 43 85

Pour de plus amples détails, cliquez sur le lien ci-dessous :
Association culturelle de Joigny

 

Les faux traîtres

faux traîtres Poitiers

(Source : photomontage affiche 1943 delcampe.net/carte ancienne Blondel la Rougery)

Les faux traîtres par Luc Rudolph, membre actif de l’HSCO

Le 17 juillet 1944, l’inspecteur de police résistant Antoine Cantin est fusillé à Millac ou à Le Vigeant (Vienne), avec son adjointe et peut-être maîtresse –résistante aussi, la surveillante de police Fernande Gaillard, sur décision d’une cour martiale du maquis présidée par le capitaine Maurice Blondel.

L’inspecteur des Renseignements Généraux Antoine Cantin Le Saint, 91, est né à Phalsbourg (Moselle) en mai 1919. Quand la Moselle devient allemande, Cantin n’hésite pas : il s’évade vers la zone libre et devient dans un premier temps employé du Cadastre en Dordogne. Il y sera un des fondateurs de la Légion des Alsaciens-Lorrains, une structure violemment antiallemande et anti-collaborationniste. Il sera aussi un des premiers agents locaux des MUR (Mouvements Unis de Résistance) après avoir œuvré pour Libération-Sud. Recruté dans la police en 1943, d’abord en Dordogne, il avertit des habitants de Jaunay-Clan et de Chasseneuil visés par des sympathisants de la collaboration. Puis il se trouve nommé aux Renseignements Généraux à Poitiers. Là, son collègue Jean Henri Guibert1 Kiki le recrute rapidement au sein d’un petit groupe, Espérance, créé par le capitaine Olivet, La Chouette, dont l’objectif est de fournir des informations à toutes les structures locales de la Résistance. Les deux policiers en seront les chefs. Une employée des RG locaux, Suzanne Brunelière et un autre inspecteur de police, Albert Léon font aussi partie des informateurs. Ils seront immatriculés au réseau Eleuthère, sous-réseau Acajou. Grâce surtout à Guibert et à Cantin, le groupe obtient de nombreux renseignements sur les opérations programmées contre les maquis locaux. Ainsi, à la ferme d’Ys, le maquis Gilles dénoncé par un traître, est sauvé : l’encerclement effectué le lendemain par les Allemands se referme sur le vide. L’activité résistante de Cantin consiste d’ailleurs aussi à infiltrer les structures de la Collaboration et à démasquer leurs membres et les agents des Occupants2, telle une femme de l’Isle-Jourdain, qui, jusque là, avait dupé tout le monde. Ils fournissent aussi des faux-papiers et orientent les volontaires vers les maquis. En juin 1944, les deux policiers sont nommés au service de renseignements à l’état-major départemental des FFI. Contraints de pratiquer le double-jeu, ils sont chargés par l’intendant de police Lemoine de repérer les maquis. Ils le font, en l’informant toujours trop tard, assistés par la surveillante de police Fernande Gaillard, qui accepte de ne pas communiquer d’informations qui ne seraient pas passées par les deux inspecteurs. Elle ira jusqu’à rédiger des faux-rapports, pour calmer l’impatience de Lemoine. Du coup, Allemands et miliciens arrivent toujours avec un fatal temps de retard…

Le 10 juin, Guibert et Cantin se rendent en moto dans les Deux-Sèvres, à Montalembert, pour prévenir le maquis de la Butte-Rouge d’une action de la Milice le soir-même : elle vint en fait le lendemain, mais trouva les lieux désertés. D’autres résistants sont alors sauvés par l’avis de trahison que donnent les policiers au sujet d’un nommé Pierron et plus tard sur une dame Bergon. Les deux policiers sauvent aussi par des avis donnés à temps les maquis implantés dans le secteur Adriers-Plaisance, sillonné le lendemain par les troupes allemandes. A la mi-juillet 1944, l’intendant de police envoie les deux hommes dans le secteur de L’Isle-Jourdain : ils commencent par se présenter au chef FFI local –rattaché à l’Armée Secrète de la Vienne-, le capitaine Blondel, Michel, qui les reçoit mal, les renvoie vers son supérieur, le capitaine Chêne, et les invite à ne plus reparaître. Mieux reçu par Bernard, Chêne, celui-ci se met d’accord avec les policiers pour qu’ils lui rendent régulièrement compte. Ils lui soumettent dès lors systématiquement au préalable, pour éviter tout faux-pas, les rapports adressés à Lemoine. Guibert et Cantin se séparent : seul le second revient sur les terres où il est proscrit. Son retour coïncide avec une opération des occupants qui arrêtent deux gendarmes locaux, le 17 juillet.

Cantin, interpellé ce jour vers 17h par les maquisards, rejoint au Vigeant, pour une brève captivité, Fernande Gaillard, arrêtée deux jours plus tôt. Blondel, sans rechercher l’ombre d’une preuve contre les deux captifs, les fait immédiatement passer en cour martiale vers 18h et condamner à mort. Le maquisard qui garde Cantin raconte lui avoir proposé de s’enfuir avec lui, mais a essuyé un refus de l’inspecteur : « Je suis innocent, je ne me sauverai pas, je resterai propre jusqu’au bout ». Les deux policiers sont abattus au bord d’un chemin, vers 23h. Blondel n’a jamais cherché à contacter son supérieur, dont il ne se sent pas dépendant, n’a respecté aucune procédure des cours martiales (il est pourtant officier de chancellerie…), et ne rend aucun compte. Ultérieurement, alors qu’il est initialement chargé de l’enquête sur cette tragique exécution, il accumulera les mensonges, affirmera d’abord que l’homme et la femme ont été abattus lors d’une tentative de fuite, avant d’admettre leur exécution sommaire. Il s’opposera même sans vergogne à la réhabilitation des victimes de son incurie. L’enquête menée ultérieurement par la Sûreté Nationale est un modèle du genre3. Le corps de Cantin, retrouvé à la Barrière des Loges, dépouillé de tout objet, sera dès lors considéré comme étant celui d’un inconnu. Il faudra attendre la fin de la guerre pour que la disparition de Cantin éveille quelque émoi. Mais ce sera l’action conjuguée de ses anciens collègues, de ses camarades d’Espérance et d’Eleuthère (en la personne du capitaine Sommen, Vallin, Christian), des parents du policier, puis du journal régional L’Est républicain, pour obtenir une révision du « procès » bâclé.

Les juridictions saisies estimeront que « les charges relevées contre Cantin s’avèrent inexistantes » et considéreront la condamnation et l’exécution totalement infondées, quoique couvertes par l’amnistie, pointant les multiples dysfonctionnements d’un Blondel obstiné dans son égarement. Les diverses enquêtes ultérieures concluront de même, avec des attendus particulièrement durs du général Duche en mai 1948, qui évoque en Cantin « cet excellent patriote, victime de l’erreur d’un officier ». En 1947, le Ministre de l’Intérieur parlait déjà de « la tragique incurie du colonel Blondel ». La DGER se contentait en 1946 de stigmatiser une « regrettable légèreté »… Cela n’empêchera pas Maurice Blondel d’être un lieutenant-colonel à la conscience sereine, aveuglé par ses certitudes, quoique vigoureusement mis en cause par ses anciens compagnons pour avoir, selon eux, souvent été absent lors des combats… Il est vrai que d’autres témoins louent son parfait courage. Cantin sera finalement reconnu « Mort pour la France », homologué sous-lieutenant, et décoré de la Croix de guerre avec une citation à l’ordre du Corps d’Armée. Le policier n’aura pas pu sauver deux gendarmes : le lieutenant Priquet et l’adjudant Coustant, qu’il avait identifiés comme étant ciblés par les collaborateurs et les Allemands. Arrêtés le 17 juillet, ils mourront en déportation où ils croiseront Guibert.

Kiki, pour sa part est arrêté un peu plus tard, le 26 juillet 1944 par les Allemands, sur dénonciation de la Milice, incarcéré à la prison de la Pierre-Levée, et déporté le 18 août. A Buchenwald, puis dans son kommando, Guibert sera rudement maltraité par des nazis ou des kapos sadiques : les coups de gourdin et de marteau reçus sur la tête le feront cruellement souffrir encore des années plus tard. Tombant évanoui un matin à l’appel, il passe trois semaines à l’infirmerie, soigné par un médecin espagnol. Quand le kommando de Bad Gandersheim, Guibert en profite pour s’évader à hauteur de Mersdorf. Il est rapatrié le 13 mai 1945, invalide à 115%. Quand il découvre le sort de Cantin, il entame ses recherches qui contribueront à sa tardive réhabilitation. Jean Guibert sera promu commissaire. Il est père de deux filles. Fernande Gaillard est la grande oubliée de l’affaire : son identification complète (elle est parfois affublée du prénom de Germaine) et sa sépulture sont encore inconnues.

Luc RUDOLPH

Auteur de « Policiers contre policiers », Ed SPE, 2015.

1 Né en 1921 à Bordeaux (Gironde).

2 Le rapport d’enquête indique qu’une liste complète des agents de la Milice et de la LVF a été établie par eux : elle se trouverait aux archives départementales.

3 A voir dans les Archives du BCRA au SHD.

Pour ce qui concerne plus particulièrement Mlle Fernande Gaillard, adjointe de Cantin et fusillée avec lui, voir l’article de notre adhérent, M. Laurent Busseau, sur son site (attention : Mlle Gaillard n’était pas d’origine bordelaise, elle était née à Nice) : http://www.historien-sans-frontiere.com/2017/02/28/365/

 

Maisons closes, marlous et quai des orfèvres

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(Crédit photo : 20minutes.fr)

La police des mœurs, de Jean-Marc Berlière

UN VINTAGE BERLIÈRE, réédité CHEZ PERRIN

Un bonheur pour ceux qui veulent découvrir un job sympa au chaud, dans une niche policière.
Ce n’est pas la police au balcon ou à Notre Dame des Landes, mais la police des trottoirs des boudoirs et des boxons, du temps jadis.
Du cocasse et du sordide.
Du sexe, du sang, de la coca et du pognon.
Des hyperliens entre les maisons closes, les marlous et le quai des orfèvres.
Les alcôves et la politique.
L’auteur qui sait vous dérouler des mots à en couper le souffle, s’est régalé pour régaler ses lecteurs.
Rien de nouveau sous le soleil ?
À lire sur une plage cet été.

Gilbert Moreux

9782262065287

La police des moeurs

Info publication membre

A noter, la réédition le mois dernier de l’ouvrage « La police des moeurs » par Jean-Marc Berlière aux éditions Perrin :

9782262065287

L’unique livre sur le service français le plus sulfureux : la police des moeurs.

L’État et la Justice ne voulant pas se commettre dans une question aussi graveleuse ont confié le contrôle de la prostitution – jugé indispensable pour des raisons de santé et d’ordre publics – à la police.
Désignant tout à la fois la réglementation de la prostitution et les agents chargés de veiller à son respect, la « police des moeurs » s’est avérée un instrument précieux au service de la police criminelle et… politique. Ce qui explique la pérennité de « la Mondaine » en dépit des nombreuses campagnes qu’a suscitées son existence.

La police des moeurs

L’abjection est universelle

femme tondue
(source : photo extraite du livre « Femmes tondues, la diabolisation de la femme en 1944 », Dominique François, éd. Cheminements, 2006)

Paroles de Mervin et de Laroudie, paroles de Breton et de Limousin … Après lecture des prises de positions de ces deux membres de l’HSCO, j’ai souhaité leur faire part de ma propre expérience en ce domaine. J’ai passé le temps de l’Occupation en région parisienne. Il est évident de dire que par comparaison avec la Bretagne et la R5, la situation a été nettement moins troublée. La préfecture de Police faisait contre-poids aux Communistes et les éléments de la 2ème DB venaient en renfort.

L’ordre républicain fut promptement rétabli avec quelques couacs du type de la prison privée de l’école dentaire du 13ème arrondissement. Cet établissement qui était tenu par le capitaine FTP Bernard n’avait rien à envier à la Gestapo française de la rue Lauriston Paris 16ème. Et dire que cet enfer qui a duré deux mois était à quelques centaines de mètres du PC du colonel Fabien… (voir « Ainsi finissent les salauds » de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, ed. Robert Laffont, 2012 et aussi sur internet :  « L’âge de Caïn, premiers témoignages sur les dessous de la Libération de Paris » de Jean-Pierre Abel, éd. Nouvelles, 1947).

Il y a une quinzaine d’année, lorsque j’ai abordé l’étude de la période de l’Occupation, j’ai recensé tous les livres disponibles sur le sujet dans les bibliothèques municipales avec les incontournables monopoleurs de la pensée basique, Ouzoulias et Amouroux. Amouroux était proche de mes propres souvenirs mais peu synthétique.
Ouzoulias m’est apparu suspect quand il a abordé des situations et des gens que je connaissais bien, un tueur compulsif de Français, intelligent, sans repères, transformé en bisounours catholique ! J’ai lu aussi des ouvrages de journalistes qui bricolaient sur des épaves des archives des BS de la préfecture de Police…

Ah ! Ces fameuses archives détruites, disparues… mais bien au chaud dans les caves de la PP (la grande oreille mais aussi la grande mémoire).

Ensuite j’ai abordé les Archives nationales, persuadé que j’allais me faire virer comme un malpropre ! Bien au contraire, j’ai reçu le meilleur accueil. J’avais parmi mes nombreux objectifs de consulter les dossiers criminels des années 1943/1944.

J’ai pris le chemin de Fontainebleau où étaient logées les Archives qui m’intéressaient. A mon premier chemin de croix, à l’heure où blanchit la campagne, après une bonne heure de Transilien crasseux, j’arrive à Fontainebleau ville impériale. Je suis avec une bande de doctorants dans le coaltar et mutiques. Là une navette généreusement affrétée par l’Administration doit nous transporter aux Archives coincées dans la forêt, à proximité de la route nationale. J’avais connu une chose comparable avec le camp d’instruction du 1er régiment du train à Montlhéry.

Afin de donner un éclairage complémentaire aux propos d’Yves Mervin et de Xavier Laroudie, je vais essayer de restituer ci-dessous l’essentiel de mes notes.
Je vais m’exprimer sur des faits survenus en France à la même période et ainsi apporter un supplément d’ambiance générale.

Aux A.N. de Fontainebleau, les affaires criminelles sont sous la référence 1 987 0802 et pour mon propos, les boîtes 5, 6, 7 et suivantes.

Je peux ainsi synthétiser mon examen des cartons sur les affaires criminelles. Par respect pour les familles, je ne donnerai jamais de noms.
La seule chose que je m’efforcerai de retenir, c’est le climat et la tendance de l’évolution
des comportements criminels.

Le premier constat concerne la police qui continue, de jour comme de nuit, à faire son travail d’une façon très professionnelle, comme avant guerre. Il est très important de noter que « les flics de Vichy » le sont devenus par un coup de baguette magique en juillet 1940. Il n’est pas inutile de rappeler que les Chambres réunies ont piteusement abandonné, à une majorité écrasante, le mandat qu’elle avaient reçu du Peuple à un vieillard de 84 ans… Il y a des dossiers clairs, bien présentés, bien rédigés, avec photos, parfois glaçantes, divers documents d’enquête. On constate la permanence de la procédure en 1940, 1944, 1955.

Tout y passe : Les crimes, les tentatives, que cela concerne des Français ou des Allemands – victimes ou assassins – ! Un allemand est impliqué ? Il y a enquête et transmission à la Feldgendarmerie. Il y a beaucoup de policiers tués et par forcément pour des motifs recevables au plan de la collaboration. On les tue parce qu’ils sont flics de Vichy, pour ce qu’ils sont, pas pour ce qu’ils auraient fait. C’est une sorte de roulette russe !

A partir de 1943, s’ensuit un crescendo de femmes exécutées sommairement. Le principal reproche concerne le fait qu’elles couchent avec les Allemands. Parfois l’accusation est pire et souvent vérifiée, elles dénoncent allègrement à ce que les gens nomment la Gestapo. La police qui fait son travail dit dans ses rapports : la femme X « fille soumise » a été tuée par les FTP car, selon toute vraisemblance, elle était indicateur de la police allemande…

Parmi les victimes se trouve naturellement une majorité de membres de la Milice, de la LVF, du PPF, du Groupe collaboration, Francistes et Pétainistes de tout poil.
L’armement des « terroristes » évolue. On passe du 6,35 début 1943 au 7,65 puis au 9mm parabellum et à la mitraillette Sten ou à la Thomson de 11,43.
La Thomson a été utilisée lors l’attentat très médiatisé contre l’intendant de police de Toulouse Berthelet, le 5 octobre 1943.
Exceptionnellement, la victime se rebiffe, comme ce maire du Val d’Oise nanti d’un port d’arme, qui a pu dégainer et mettre ses deux agresseurs en fuite.

La période suivante va de janvier à avril 1944. On conserve les mêmes tendances lourdes. Les traîtres, selon la dialectique communiste, sont des femmes à la cuisse légère, des curés, des collabos de toutes sortes et quelques Allemands. Par-ci par-là quelques bons crimes crapuleux, comme jadis !
J’ai maintenant une référence géographique. L’ensemble de ces méfaits est semble-t-il, bien localisé. D’abord dans le nord du pays puis essentiellement dans le sud/sud-ouest. Il s’agit de Toulouse, du Lot et Garonne, de la Drôme, du Vaucluse, des Hautes-Alpes et des Alpes de Haute-Provence (ex : B A,H A ).

Le nombre de policiers assassinés est très important, sans qu’on sache pour quelles raisons objectives. Nous arrivons à la conclusion suivante, c’est que dans bien des cas, comme pour les Juifs, on les a supprimés pour ce qu’ils étaient !

On relève aussi clairement le cas de gens assassinés par la police allemande qui comprenait beaucoup de Français fusillés à la Libération ou liquidés au coin d’un bois.

La police pendant cette période difficile mène ses enquêtes avec le même professionnalisme. Certaines de ces enquêtes aboutiront en 1951 voire 1953 parfois stoppées par les lois d’amnistie ; ces enquêtes n’ont aucune exclusive, elles concernent tout le monde : victimes des FTP, de la Milice, du Milieu, des Allemands.
Les inspecteurs ne pratiquent pas encore la langue de bois de notre époque et de plus ils ont un français de qualité. Les motifs invoqués par les enquêteurs le sont sur le comportement des victimes bien connu de la Grande Maison. Avec de faibles moyens la police de 1944 pourrait donner des leçons à ses contemporains concernés. Parmi les motifs on peut noter : « couche avec les Allemands », « dénonce des collaborateurs », « a des accointances avec les Communistes »… , no limit !

Nous aborderons maintenant la période qui couvre grosso modo l’année 1944 ; on dénombre pour la période plus de 2000 affaires. Mais il n’y a pas tout. En effet
il y a d’autres dépôts, des documents perdus, des pièces compromettantes volées, des drames à jamais inconnus.

La concentration des affaires peut se résumer aux régions approximatives suivantes : Nord, Bretagne, Alpes, Provence, Massif Central, Aquitaine. Il y a peu de chose pour l’Île de France, dont le département de la Seine, car nous n’avions pas les chiffres de la préfecture de Police.
Parmi les victimes, il y a des gens tués par la Résistance (pris comme terme générique pouvant recouvrir des réalités diverses). Nous faisons allusion ici à une pseudo-résistance qui tue par exemple une grand mère avec son petit fils de 4 ans, une femme de prisonnier de 35 ans avec ses fillettes de 6 et 13 ans, au motif présumé de sympathie pour l’occupant.

A l’occasion on vole l’argent liquide, les provisions, on viole etc. Des familles entières sont supprimées au motif que le chef de famille est collabo, mais on tue aussi la femme, les enfants et le bébé dans son berceau. Beaucoup de femmes sont encore assassinées, toujours pour le même motif. Les exécutions sommaires par les Allemands sont nombreuses et brutales. La bête est aux abois. Un exemple parmi tant d’autres de l’inhumanité de ces gens là : 5 à 30 jeunes gens de 18 à 20 ans sont tués au détour d’un chemin forestier après avoir été dépouillés de leurs papiers. Comment les reconnaître ?

La police et la gendarmerie continuent leur travail quelques soient les gouvernements, Pétain, de Gaulle, la 4ème République. Les enquêtes suivent patiemment
jusqu’à leur aboutissement vers 1948/1949, parfois plus tard. Les assassins sadiques de l’école dentaire n’en avaient pas encore fini avec la police en 1953.
L’impression qui se dégage est que malgré la tempête, les structures de l’Etat sont restées en place, ce qui nous aura évité la révolution prolétarienne ou l’occupation américaine.

Michel Martineau

Mars 2016

Edit (HSCO) suite au commentaire de Cagouille, deux ouvrages pour aller plus loin :

bleubite boudard

Bleubite, Alphonse Boudard, éd. Plon, 1966

au bon beurre dutourd
au bon beurre dutourd 2

Au bon beurre, scènes de la vie quotidienne sous l’Occupation, Jean Dutourd, éd. Gallimard, 1952

(Source photo : Amazon)

L’Historien, le témoin, la vérité

Un avant-propos signé Jean-Marc Berlière, pp 7-29 du livre de Paul Thueux « Mensonges, rumeurs et silence » ed. C.E.R.N. 95 2012

A lire en intégralité en cliquant sur le lien ci-dessous :

Avant-propos J.M. Berlière « Rumeurs et silence »

Paul Thueux

Edit (HSCO) A lire impérativement : article « Archives accessibles » sur le site du Centre d’études René Nodot (Mémoire, Déportation et Résistance, en Val d’Oise) à propos du groupe Chabanne :

Centre d’études René Nodot

Voutezac : « L’affaire des oisifs » (1943)

Voutezac : « L’affaire des oisifs » (1943)

voutezac
Source photo : lemosin.net

A partir de mars 1942, Fritz Sauckel, le commissaire général du IIIe Reich pour l’emploi de la main d’œuvre, s’est employé à recruter le maximum de travailleurs dans toute l’Europe, et tout particulièrement en France.

Le 4 septembre 1942, le gouvernement de Vichy, afin de satisfaire une demande pressante, a promulgué une loi « relative à l’orientation et l’utilisation de la main d’œuvre » en vue de mobiliser les hommes de 18 à 50 ans et les femmes de 21 à 35 ans. Mais une seconde loi a vu le jour le 16 février 1943, encore plus contraignante, instituant un Service du Travail Obligatoire (STO).

Les jeunes gens nés entre le 1er janvier 1920 et le 31 décembre 1922 devaient se présenter à la Mairie du chef-lieu de canton dont dépendait la commune où ils résidaient, pour y être recensés et y subir une visite médicale.

Il se trouve que d’autres personnes ont été concernées par cette loi, au terme d’un processus inédit, le plus souvent passé sous silence dans les ouvrages généralistes.

Trois victimes

Courant mars 1943, le président de la délégation spéciale de Voutezac a reçu de la préfecture de la Corrèze une note lui demandant d’établir la liste des « oisifs », vivant sur le territoire de sa commune, avec le concours de trois personnes qualifiées de « respectables » ou d’ « honorables ».

D’après la déposition qu’il a faite devant le 14e Bataillon FTP, ils ont tous les quatre « déterminé les noms des jeunes gens susceptibles de [les] intéresser. » Il ne s’est pas rendu compte que les actes de ses subordonnés, qui l’ont, dit-il, « largement influencé dans cette circonstance, tombaient sous [sa] responsabilité. »

« Quand ces trois jeunes gens ont été découverts, personne n’a élevé la voix.

Quelques jours plus tard une voiture des GMR est arrivée, a enlevé les trois jeunes gens qui avaient été arrêtés à 4 heures du matin par les gendarmes d’Objat. Une grosse émotion a régné dans le bourg pendant quelques jours, et voyant cela la délégation spéciale conduite par moi est allée à la préfecture pour protester contre la forme d’arrestation de ces jeunes gens. Leur sort ne m’a pas préoccupé. Deux sont revenus après une intervention de l’intendant de police.

J’ai reçu une deuxième circulaire environ un mois après me demandant un autre état d’oisifs. Je n’ai pas répondu à ce sujet.

Je reviens sur le fait que personne n’a élevé la voix après la désignation des trois jeunes gens.

Il est absolument faux qu’un membre de la commission ait élevé la voix contre ce projet. Je démens avoir dit : « Nous sommes trois contre vous. » Je n’ai pas songé à m’inquiéter que ces gens allaient travailler pour l’organisation Todt.

Je reconnais avoir exécuté fidèlement les ordres sans songer à transmettre une liste néant ou à transmettre une liste sabotée. »

Cultivateur et président de la délégation spéciale, dont il a démissionné au mois de février 1944, il avait 75 ans. Il était membre de la Légion des Combattants.

Le deuxième membre de la commission est né le 2 mai 1887 à Redfern Sydney (Australie), d’origine belge, mais naturalisé français en 1932 ; volontaire en 1914, Croix de guerre belge.

Il précise qu’en « consultant les listes de recensement », ils ont ensemble « examiné le cas de chacun » et se sont arrêtés sur trois noms, qu’ils ont « d’un commun accord», décidé d’« inscrire sur la liste des oisifs », vu qu’ils ne leur « paraissaient pas travailler ». C’est par la rumeur publique qu’il a appris que les trois jeunes gens avaient été emmenés « comme des salauds ». Et d’ajouter qu’il ne pensait pas « que cette liste serait envoyée et qu’il ne s’est pas préoccupé du sort des jeunes gens. »

Comme le maire, il était légionnaire.

Le troisième témoin, auditionné dans le contexte de la libération du département, a déclaré que malgré son opposition, trois jeunes furent désignés et internés, une quinzaine de jours plus tard, au camp de Nexon (Haute-Vienne), d’où deux d’entre eux furent relâchés, alors que le troisième fut transféré en Allemagne.

Le secrétaire de mairie, présent à la délibération, a confirmé que ce dernier témoin avait bien « protesté pour l’envoi d’une liste néant », mais que le président de la délégation spéciale lui avait rétorqué ceci : « Nous sommes trois contre vous. »

Ces trois témoignages montrent combien l’exigence de vérité se heurte à la difficulté d’une enquête historique. Jean-Marc Berlière a raison lorsqu’il écrit que « le témoin, et c’est humain, a oublié, se trompe, confond, recompose, occulte, fabule, exagère, reconstruit, ment, invente, se vante, dissimule. »

Une des trois victimes a témoigné, ce qui aide à mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette sombre « affaire. » Le 1er septembre 1944, Jacques Lajugie, alors secrétaire à la Police de Sûreté de Limoges, a déclaré qu’au début du mois d’avril 1943, trois ou quatre jours avant qu’il ne se présente à un concours de la Police, il a été arrêté par la gendarmerie d’Objat et immédiatement transféré au camp d’internement de Nexon par une voiture des GMR de Tulle. Avec lui se trouvait Jean Sage, qui devait lui aussi se présenter quelques jours plus tard à un examen de la Police.

« Aucune explication » ne lui a été fournie. A la suite de l’intervention de l’Intendant de Police, ils furent tous les deux remis en liberté afin de pouvoir se présenter aux épreuves.

Dès qu’il fut libéré, il s’est livré à une enquête, de laquelle il est ressorti que leurs trois noms avaient été communiqués à la Préfecture de Tulle par un comité spécial, qui avait siégé en secret. Mais impossible pour lui d’obtenir d’autres précisions. Tout ce qu’il fut en mesure d’apprendre, c’est qu’ils avaient « été signalés comme oisifs… »

Cette affaire de Voutezac illustre, de façon saisissante, combien l’historien doit être prudent, et même précautionneux, lorsqu’il construit son récit à partir de témoignages, et prouve, s’il en est besoin, qu’il doit se livrer « à des vérifications scrupuleuses, des croisements incessants et des recoupements multiples. »

Afin de mieux débusquer des contradictions, des alibis et des a priori, des justifications et des subterfuges…

Gilbert Beaubatie

Vice-président de l’association HSCO