Lettre aux amis de la police (et de la gendarmerie !) – 2018/n° 3

Jean-Marc Berlière nous propose sa dernière « Lettre aux Amis de la police (et de la gendarmerie !) 

         ____________________________ 2018   /n° 3     (Octobre 2018 / XIIe année)

Ida Grinspan : un témoin pour la vie

Ida Grinspan

©Mémorial de la Shoah/photo Michel Isaac

Ida Fensterszab de son nom de jeune fille, née en novembre 1929, est morte en ce mois d’octobre 2018, juste avant de fêter son 89e anniversaire. C’est avec une grande peine et une grande reconnaissance que je voudrais lui rendre hommage ici, car avec d’autres déportés juifs de France, elle témoignait depuis le début — il y a douze ans — d’une aventure. Avant leur prise de poste tous les jeunes gardiens de la paix intégrant la Préfecture de police, viennent au Mémorial de la Shoah pour une « sensibilisation à la shoah » qui précède une visite au musée et aux archives de la PP : une expérience sans équivalent et dont je n’ai pas besoin de préciser les raisons historiques, civiques, « citoyennes ». Il est important que des « soldats de la loi » réfléchissent – à froid – au devoir d’obéissance quand cette loi sort manifestement des clous de la déontologie.

Devant ces jeunes filles et jeunes gens qui vont exercer un métier difficile et ingrat, Ida et quelques autres déportés –parce que juifs- arrêtés par des policiers (ou des gendarmes) français témoignent – sans pathos ni acrimonie – de ce qu’ils ont vécu. Chacun le fait avec sa propre personnalité, sa propre histoire. Ida, comme Jacques Altmann, Daniel Urbejtel (interné à Auschwitz à 13 ans !),Esther Senot, Charles Baron, Sarah Montard, Rachel Jaeglé, Henri Borlant… ne manquait jamais ce « devoir de mémoire » qu’elle devait à ses camarades disparues et qu’elle avait – non sans douleur et hésitation – commencé au début des années 1980. Voir la suite de cet article et l’intégralité de la « Lettre aux Amis », de Jean-Marc Berlière, par ce lienLettre aux amis de la police 2018-3

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BERLIERE Jean-Marc, Polices des temps noirs. Préface de Patrick Modiano. Paris, Perrin, 2018, 1357 pages, 35 Euros

 

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« L’énigme Pierre Pucheu », de Gilles Antonowicz

Gilles Antonowicz, membre actif de HSCO, vient de publier, chez Nouveau Monde Editions, « L’énigme Pierre Pucheu », avec une préface de Jean-Marc Berlière.

Photo Couverture L'énigme Pierre Pucheu

 

« Allemands et collabos me haïssent pour ma réalité, tandis que gaullistes et Anglais me détestent sur ma légende »… 

Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Vichy de juillet 1941 à avril 1942, nourrit les controverses : a-t-il réellement désigné lui-même les otages fusillés à Châteaubriant, dont Guy Môquet, comme il en est systématiquement accusé ? A-t-il organisé les crimes judiciaires perpétrés par la section spéciale de la cour d’appel de Paris et le tribunal d’État, condamnant à mort des communistes pour avoir distribué quelques tracts ? Ou est-il au contraire le ministre qui, en zone libre, a permis l’arrestation de plusieurs centaines d’agents ennemis ? Celui qui adjura Pétain de partir pour Alger en octobre 1942 de manière à y appeler les Américains, rompre l’armistice et reprendre la guerre contre l’Allemagne ?
Alors qu’il rejoint le camp allié dès novembre 1942 pour aller se battre en première ligne contre les Allemands avec l’aval du général Giraud, Pierre Pucheu est arrêté à son arrivée en Afrique du Nord, incarcéré, jugé, condamné, fusillé. Son procès, le premier de l’épuration, préfigure tous les autres. De Gaulle, tout en refusant sa grâce pour « raison d’État », fait cependant savoir qu’il lui « garde son estime ». Symbole de cette contradiction, voire de ce regret, Pierre Pucheu est, avec le maréchal Ney, le seul condamné à avoir été autorisé à commander le peloton chargé de l’exécuter… Ni réquisitoire ni plaidoirie, cette captivante biographie conçue comme une enquête « comble – enfin ! – un trou noir de l’historiographie concernant Vichy, l’Occupation et la “collaboration” » (Jean-Marc Berlière).

Gilles Antonowicz poursuit dans cette biographie son exploration de l’Occupation engagée depuis 2008 avec deux ouvrages salués par la critique : Défendre ! Jacques Isorni, l’avocat de tous les combats (prix du Palais littéraire) et Mort d’un collabo –13 mai 1943.

Pour commander le livre :

http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100063320&fa=author&person_id=685

https://livre.fnac.com/a12344262/Gilles-Antonowicz-L-enigme-Pierre-Pucheu

 

« ON L’APPELAIT DOUBLEMETRE », un livre de Jean-Jacques Gillot et Jacques Lagrange

Couverture de On l'appelait Doublemètre

Eté 1944 : l’heure de la libération sonne enfin en Périgord. Mais un climat de terreur va se poursuivre pour ceux qui n’avaient pas choisi le bon camp : c’est l’intensification de l’épuration qui s’ouvre.

Un certain André Urbanovitch, alias « Doublemètre », se retrouve investi du pouvoir de vie et de mort par ses chefs communistes, après avoir largement sévi dans la Double. Il va continuer à être zélé pour traquer les miliciens, les collabos et les profiteurs, réels et prétendus. Mais il ne fut pas le seul à avoir versé dans l’Epuration, et il convenait d’en faire état. Ainsi, cette période sera encore marquée par le sang d’innocentes victimes des règlements de comptes personnels et politiques.

Le parcours sinueux de ce natif des Balkans, véritable personnage de roman, avait déjà été tracé en 2002 par Jean-Jacques Gillot et Jacques Lagrange dans L’Epuration en Dordogne selon Doublemètre. Cette fois-ci[1], avec de nouvelles archives et de nouveaux témoignages[2] ils ont affiné le portrait d’un homme aux facettes multiples et d’un opportunisme en diable. Non exempt d’initiatives personnelles, il n’en fut pas moins largement instrumentalisé avant de poursuivre, à sa seule main, sa conquête des milieux artistiques de Paris entreprise avant-guerre.

Le lecteur constatera que l’Histoire n’est jamais « écrite dans le marbre »…  et ne saurait relever de bréviaires manichéens, précise Jean-Jacques Gillot.

Voir article Infos-Dordogne du 11 mai 2018 => Infos-Dordogne du 11 mai 2018

Voir aussi l’article publié sur le blog de HSCO lors de la sortie de la première version du livre :

https://hscofrance.wordpress.com/2016/09/15/epuration-en-dordogne-retour-sur-urbanovitch-alias-doublemetre/

 

Jean-Jacques Gillot est le fils d’un très jeune marin de la France Libre, à l’époque où ses grands-parents soutenaient l’Armée Secrète. Maître en droit, diplômé en sciences politiques, docteur en histoire contemporaine et officier de réserve, il a été cadre supérieur et directeur d’établissements d’une grande entreprise publique. Auteur, co-auteur et directeur de recherches d’une dizaine d’ouvrage appréciés par des universitaires de renom, il est membre fondateur de HSCO (Pour une Histoire Scientifique et Critique de l’Occupation).

Jacques Lagrange était le fils d’un cheminot et précoce résistant qui démissionna du parti communiste après-guerre. Alors adolescent, il avait vécu les temps de l’Occupation et ceux de la Libération. Récemment décédé, il a été un historien prolifique, un éditeur d’excellente réputation et un pilier de la Société Historique et Archéologique du Périgord, autant qu’il fut journaliste, chef d’entreprise et maire-adjoint de Périgueux en charge du patrimoine pendant trois mandats successifs. Cette nouvelle édition est un hommage à sa mémoire.

L’ouvrage peut être commandé ici :

http://leslivresdelilot.fr/accueil/34-on-l-appelait-doublemetre-9791092474336.html

 

[1] On l’appelait Doublemètre, mercenaire de l’Epuration en Périgord, homme des arts à Paris, Editions Les Livres de l’Ilot, 2018

[2] Nombreuses références au livre de Cécile Bordes-Basso de March L’Epuration 1944-1945, Editions du Chaupre, 2017  https://www.sudouest.fr/2017/11/29/un-livre-sur-l-epuration-en-dordogne-3989705-1961.php

 

Les archives et l’historien

Par Jean-Marc BERLIERE

 

Photo JM BERLIERE dans son bureau 2

©J.-M. Berlière

Aujourd’hui, l’accès aux archives publiques de la Seconde Guerre mondiale a été très largement autorisé par un arrêté du 24 décembre 2015.   Leur utilisation tend à se généraliser. Nous proposons à la lecture cet article de Jean-Marc BERLIERE, paru dans la revue Le Débat, N° 115, en 2001, qui présente les précautions à prendre pour faire bon usage de ce type de documents.

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Le travail scientifique de l’historien

Notre association HSCO, qui voit dans l’utilisation judicieuse de ces archives le premier pas d’un travail scientifique sur la période de l’Occupation, est très sensible au souci de ne pas les sacraliser. 

Si la vérité des événements passés y trouvera le plus souvent des éclairages indispensables, il ne faut pas oublier que les archives livrent aussi ragots, arrangements ou mensonges de la période. C’est finalement un écheveau que le travail de l’historien devra savoir démêler.

 Ecrit longtemps avant l’arrêté de 2015, alors que le débat portait surtout sur l’utilisation des archives en provenance des pays sortant du communisme, on verra comment la libéralisation attendue du système français était alors saisie avec infiniment de précautions.

L’article constitue ainsi une utile piqûre de rappel afin que les recherches soient menées avec méthode, esprit critique, éthique… et beaucoup de travail.

 Gérard Soufflet

 

DES ARCHIVES POUR QUI, ET POUR QUOI FAIRE ?

 La responsabilité de l’historien

 « De la compétence historique, de sa nécessité et de la difficulté à la définir et à la mesurer »

(…)

Le métier d’historien

« L’ouverture » massive d’archives nouvelles, qu’elles soient de l’Est, de Moscou ou du 17 octobre 1961, a suscité ces dernières années dans le grand public – mais pas seulement – mirages et vertiges néopositivistes. Depuis, les publications se sont multipliées qui, s’appuyant sur des archives inédites, mais souvent hâtivement exploitées, revisitent certains épisodes de façon polémique, apportant « révélations » et « affaires » dont les médias se font largement l’écho. Ce phénomène a pour résultat de conforter les fantasmes qui ont cours sur « la vérité » ou « l’aveu » des archives.

Rappelons qu’en dépit de sa sacralisation actuelle « l’archive » ne dit rien ou n’importe quoi, et que si « un trésor est caché dedans », c’est, à l’image de la morale d’une fable de La Fontaine, par un travail long et patient, qu’on peut le mettre au jour. Si « vérité » il y a dans les archives, c’est le travail de l’historien de l’en extraire, à l’aide d’une méthode et avec un savoir-faire qui constituent tout son « art » en même temps que la spécificité de la « science historique ».

Le « métier d’historien » nécessite une compétence, des techniques, des savoir-faire qui ne sont pas innés, mais qui, au même titre que la plomberie ou la mécanique, imposent un long apprentissage et pas mal d’humilité. Or le succès et le goût universel de l’histoire ont eu cette conséquence inattendue que quiconque ayant le « goût de l’archive », un « devoir de mémoire », la curiosité du passé, se sent, se dit historien.

Rien n’est plus illusoire et dangereux.  Lire la suite =>  JM BERLIERE Les archives et l’historien 2001


De Jean-Marc BERLIERE, dernier ouvrage paru : Polices dans la France des temps noirs 1939-1945, Ed. Perrin, 2018

 

 

Paulette Lapeyre, agent de liaison du Maquis de Guingouin

Par Xavier LAROUDIE

L’Histoire, c’est aussi de belles récompenses…

Paulette Lapeyre photo

 

Le 21 août 1944, jour de la Libération de Limoges, le corps sans vie d’une jeune fille tuée par balle était découvert au bord d’une route près d’Aixe-sur-Vienne, en Haute-Vienne, à quelques kilomètres de Limoges. Il aura fallu quelques heures pour que soit identifiée l’inconnue,  Paulette Lapeyre, née à Montlouet dans l’Eure-et-Loir le 21 septembre 1926. Elle était agent de liaison du Maquis de Guingouin en mission auprès du Colonel Bernard (Bernard Lelay),  un autre chef de Maquis. Deux des frères de cette jeune fille étaient sous-officiers à ce dernier Maquis « Bernard », et il est possible que Paulette rendait visite à ses frères lorsque survint son décès.

Cette mort resta longtemps entourée d’un épais mystère et les hypothèses  sur ses circonstances étaient variées. La famille de cette jeune victime de guerre gardait son souvenir,  qu’elle avait de son côté enrichi de quelques informations.

Au hasard de mes recherches sur l’épuration en Haute-Vienne, j’ai été amené à m’intéresser à cette destinée tragique. A la faveur du témoignage inédit d’un ancien du maquis, puis de quelques dépositions et PV de police dénichés aux archives départementales de la Haute-Vienne, je découvrais alors une vérité inattendue qui faisait taire définitivement les supputations disant qu’elle aurait été une victime des escarmouches avec les Allemands en ce jour de Libération.  Lire la suite => Paulette Lapeyre X LAROUDIE Pour HSCO

 

Le bruit de la machine à écrire : une BD sur l’assassinat de Christa Winsloe et Simone Gentet

Par Gérard Soufflet

« Le bruit de la machine à écrire » : une BD magistrale de Hervé Loiselet (scénario) et Benoît Blary (dessin) – éditions STEINKISS

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Février 1944, Christa Winsloe, sculptrice, écrivain et dramaturge mondialement connue dans l’entre-deux-guerres pour Jeunes filles en uniforme, s’installe à Cluny avec sa compagne Simone Gentet.

La ville est traumatisée par une récente vague d’arrestations mais, pour elles, la guerre est à l’autre bout du monde… Elles ouvrent un compte en banque, adoptent un chat, correspondent avec la Kommandantur pour obtenir des papiers, s’enivrent dans les cafés et font du tourisme.

Elles travaillent la nuit et partagent une machine à écrire… Il n’en faudra pas davantage pour qu’on les accuse d’espionnage et qu’on les abatte dans un bois le 10 juin 1944. Au nom de la Résistance.

En 1948, à Chalon-sur-Saône, quatre accusés font face à la justice.

Pourquoi Christa Winsloe et Simone Gentet ont-elles été assassinées ? Les archives sont aujourd’hui accessibles.

Tel est le texte qui apparaît en quatrième de couverture de l’ouvrage.

C’est une bande dessinée, mais les cartons sont précis (pas trop, genre école belge un brin affinée), le montage est bien rythmé, renvoyant sans cesse à ce qui se trouve dans les archives, croisant le temps de l’occupation et celui du procès ; la couleur a une dominante ocre-jaune qui rappelle les photos anciennes mais surtout génère un univers un peu onirique qui laisse toute liberté au lecteur pour digérer l’incroyable, se pénétrer de cette affreuse affaire… Hélas ce n’est pas un noir scénario de polar, mais bel et bien le récit de ce dont est capable le bon peuple de France quand il est en guerre ou qu’il s’y croit : brutal, haineux des autres, ignorant et cruel. L’une était allemande, l’autre française, elles étaient fêtardes et s’aimaient peut-être ; en tout cas, elles n’avaient pas d’homme ;  elles étaient sans crainte et  libres.

La démarche des auteurs est en pleine cohérence avec celle de HSCO et c’est par un vrai travail d’archives (merci les AD71), qu’ils ont su exhumer la vérité sur ce double assassinat de 1944. Mieux qu’un roman ou qu’un film, car les auteurs n’ont pas besoin de broder pour mener leur récit, la BD grâce à ces ellipses serait-elle le vrai outil complémentaire de l’écriture pour rendre accessibles les faits tels qu’ils furent ?

Des annexes reproduisent les principaux documents et donnent la parole à d’autres chercheurs qui travaillent sur cette affaire.

Un point à noter : pas de communistes ou de méchants FTP à l’horizon ; on est à Cluny, la capitale de la résistance gaulliste de Saône-et-Loire ; les chefs qui allaient couvrir les tueurs (ou du moins jurer qu’ils n’en savaient rien) se nommaient Georges-Marie-Joseph-Gérard Thibault de La Carte de La Ferté-Sénectère, chef des FFI pour la Saône-et-Loire sous le pseudo de « Férent », et aussi Laurent Bazot, ex-pilote de chasse, chef des maquis AS du Clunisois, et encore Albert Browne-Bartroli, dit « commandant Tiburce », chef de réseau du SOE britannique. Et puis Cluny est la ville de Danielle Gouze, la petite infirmière des maquis, dont la maison familiale hébergea Henri Frenay, Berty Albrecht et un certain François Mitterrand…

 

Note : Jeunes filles en uniforme a été adapté en 1958 par Geza Radvanyi, avec  Lilli Palmer et Romy Schneider

Pour commander le livre : https://www.editions-steinkis.com/single-post/2018/04/19/Le-bruit-de-la-machine-%C3%A0-%C3%A9crire

 

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Lettre aux amis de la police (et de la gendarmerie !) – 2018-2

Sans titre

Après 35 ans de recherches sur un objet dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’encombrait pas l’historiographie française, et près de 25 ans passés dans les archives de la période de l’Occupation, il m’a semblé prudent (l’âge venant), sinon urgent, de livrer une sorte de bilan sur un sujet et une question encombrés d’erreurs, d’approximations, de fantasmes et d’idées reçues.

Lassé (agacé ?) des confusions systématiques entre Milice française et milices, services officiels et officieux de police, Sipo-SD et « Gestapo », PJ et RG, BS et SAP, etc… j’ai tenté en près de 120 notices et 1400 pages de mettre un peu d’ordre et d’apporter un peu de rigueur et de précision dans des domaines obscurcis par des affirmations et des erreurs innombrables d’autant plus péremptoires que leurs auteurs ne semblent guère avoir approfondi recherches et réflexion et s’être essentiellement contentés d’adapter une doxa paxtonienne dont la moindre visite prolongée dans les archives démontre les approximations, erreurs et préjugésLire la suite => Lettre aux amis de la police 2018-2